90 ans après, quelles leçons du Front populaire ? 

Note de lecture du livre de Ludivine Bantigny, « La Bourse ou la vie. Front populaire, histoire pour aujourd'hui », Paris, Éditions La Découverte, 2026.

90 ans après, quelles leçons du Front populaire ? 
Ludivine Bantigny est historienne. Elle a été maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen-Normandie jusqu’en 2021, et enseigne désormais dans le secondaire. Ses travaux portent sur l’histoire des mouvements sociaux et les formes de politisations populaires. Elle a notamment publié Le Plus Bel Âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie (Fayard, 2007) et La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013). Elle est également l’autrice de 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 2018) et de Nous ne sommes rien, soyons toutes ! Histoire de femmes en lutte et de luttes féministes (Seuil, 2023).

Introduction

Avec son ouvrage La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny propose une relecture de la période du Front populaire en France de sa formation à sa fin en passant par sa victoire électorale, de 1934 à 1938, en mettant en lumière les débats stratégiques qui traversent le mouvement, la force des mobilisations sociales qui le portent et la politisation populaire importante qu’il suscite. Loin d’une vision mythifiée, elle rend pleinement compte des grandes avancées acquises et de l’espoir qu’il soulève dans le pays, mais également de ses échecs et ses limites. Elle interroge également le récit traditionnel du Front populaire, longtemps centré sur les seuls hommes qui en ont incarné la direction, pour restituer une histoire plus populaire et féminine du mouvement, trop souvent mise de côté dans l’historiographie.

Pour rendre compte de cet enchevêtrement d’événements et des contradictions qui traversent le Front populaire, l’autrice s’appuie notamment sur un travail minutieux d’analyse d’archives : nationales, locales, rapports des ministères, des sous-préfets, courriers des maires, cahiers de revendications, tracts, presse, comités de grève ou encore dossiers judiciaires. Cette longue enquête lui permet de cerner l’opposition, annoncée par le titre, entre la Bourse et la vie : d’un côté, un bras de fer impitoyable avec  les puissances financières ; de l’autre, l’aspiration à une existence digne, par la conquête du temps de vie hors du travail. C’est dans cette tension que réside le nœud de l’expérience du Front Populaire, ses espoirs, ses difficultés, et les leçons qu’elle peut nous offrir 90 ans plus tard. Avec une question qui demeure inchangée : « Comment traduire, par des actes concrets, l’espoir en une humanité émancipée ? ». 

I) La menace brune crée les conditions de formation d’un front antifasciste, malgré les désaccords stratégiques

La menace fasciste 

Dans un premier temps, Ludivine Bantigny revient sur le contexte, français et international, qui mène à la formation du Front populaire. Le fascisme s’est déjà installé en Italie depuis plus d’une décennie lorsque les nazis prennent à leur tour le pouvoir en Allemagne en 1933 ; partout, c’est « la mort ». Celles « des libertés, des syndicats et des partis, [et] de la démocratie ». La gauche française prend très au sérieux cette menace. Les conditions de l’unité se nouent alors par nécessité, face à la progression du fascisme et à la prise de conscience d’un péril brun qui s’impose déjà dans les nations voisines. La montée du fascisme s’explique pour Bantigny par des raisons à la fois économiques et politiques. Daniel Guérin, alors jeune écrivain et militant socialiste, de retour d’un voyage en Allemagne nazie, y voit un phénomène rationnel, agissant de pair avec le capitalisme : « le fascisme est rationnel, il sert à sauver le profit ». La philosophe Simone Weil propose à l’époque une analyse convergente : loin d’une folie insensée, le fascisme prolonge, par les moyens les plus violents, un mode de production capitaliste empêtré dans une crise profonde, avec une production abondante qui ne trouve plus de débouchés et une prolétarisation massive de pans entiers de la société. Cette crise est aussi morale et politique : culte du chef, nationalisme exacerbé, antisémitisme, répression tous azimuts de la classe ouvrière, suppression des droits des femmes au nom d’une conception réactionnaire de la maternité. 

Dans ce contexte, deux stratégies se disputent à gauche pour faire face au péril fasciste. D’une part le « front unique » – alliances des organisations révolutionnaires, prolétariennes –, option soutenue par le Parti et l’Internationale communiste, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté et des organisations d’artistes et intellectuels. D’autre part le « front populaire », une union plus large entre communistes, socialistes et même « radicaux » (centre-gauche), symbole d’une alliance inter-classes avec la petite-bourgeoisie. Les dissensions entre partis sont fortes à l’époque : entre socialistes et communistes, sur la nature même de la société alternative à bâtir ; et avec les radicaux, perçus comme les « piliers d’un système compromis avec les forces de l’argent ». La République elle-même suscite la méfiance de certains socialistes, communistes et anarchistes, qui gardent en mémoire la Commune de Paris et la répression qui s’était alors abattue sur le mouvement ouvrier.

Le Parti communiste, depuis 1928, suit une ligne « classe contre classe »[1], refusant tout compromis parlementaire et dénonçant une Troisième République qu’il juge responsable à la fois de la répression de la classe ouvrière et de l’entreprise coloniale. Malgré ces tensions, des initiatives unitaires « par le bas » voient le jour, nourries par le rejet d’un danger d’extrême droite qui se précise au début de l’année 1934. L’affaire Stavisky[2], qui dynamise l’antisémitisme et l’antiparlementarisme, provoque le limogeage du préfet de police Jean Chiappe, jusque-là complaisant envers les manifestations d’extrême droite. La presse, accaparée par quelques milliardaires, appelle alors à manifester pour protester. La crise fait tomber le gouvernement, et le 6 février 1934, des groupes de droite nationaliste tentent de prendre d’assaut l’Assemblée nationale. Un gouvernement de droite se forme sous l’égide de Gaston Doumergue, qui donne des gages aux ligues et mène une politique autoritaire et déflationniste sur le plan économique.

De la riposte antifasciste au Front Populaire 

Ludivine Bantigny rapporte comment une formidable riposte s’organise alors : un Centre de liaison des forces antifascistes est fondé, la CGT lance un appel à la grève générale pour le 12 février 1934, et écrivains, artistes et intellectuels rejoignent le mouvement pour analyser le fascisme et alerter sur les dérives du gouvernement. C’est un grand succès, avec des centaines de milliers de personnes mobilisées partout en France, dans les villes et les campagnes. Et ce, malgré une répression féroce, les attaques de la presse d’extrême droite et la méfiance entre les états-majors des partis. Si les cortèges sont d’abord séparés, CGT et SFIO d’un côté, CGTU[3] et PC de l’autre, ils finissent par converger, même si les dirigeants du PC rejettent encore l’unité « en haut » et que les socialistes se méfient du « noyautage communiste ». Des militantes féministes soutiennent le mouvement, avec la création du Comité mondial des femmes contre le fascisme et la guerre, malgré le manque de reconnaissance dont elles font l’objet dans la société : la lutte antifasciste s’inscrit ici dans une revendication plus large, l’égalité et la conquête des droits au travail et au suffrage. En mars se constitue également un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui rassemble en quelques semaines plus de 2000 membres. Des milliers d’initiatives locales de ce type émergent partout en France : dans la Nièvre seule, une trentaine de comités antifascistes voit le jour. 

La ligne du Parti communiste évolue vers le rapprochement avec les socialistes, face aux menaces sur l’URSS et au changement de ligne du Komintern[4]. Il est ainsi proposé l’organisation de manifestations et de meetings en commun pendant l’été, jusqu’au serment solennel du 14 juillet 1935 : celui de rester unis pour désarmer les ligues factieuses, défendre et développer les libertés démocratiques, assurer la paix pour l’humanité. À l’occasion de sa proclamation, Maurice Thorez (PCF), Léon Blum (SFIO) et Édouard Daladier (parti radical) lèvent ensemble le poing en guise de réconciliation.

C’est dans ce contexte que s’élabore une première plateforme d’action commune entre le Parti socialiste et le Parti communiste, qui, malgré leurs désaccords, se rejoignent dans la critique du capitalisme, dénoncée comme une « oligarchie de banquiers et d’industriels [tenant] entre ses mains l’électricité, les transports, la finance, la presse » qui « préfère détruire les richesses que de les partager ». La plateforme s’articule autour de la relance de l’économie et d’« une réponse offensive » à la crise, malgré des incompréhensions entre partenaires : les socialistes aimeraient aller plus loin via des nationalisations de secteurs clés tandis que les communistes souhaitent ménager les radicaux, afin d’agréger les classes moyennes au mouvement. Ces derniers se déchirent entre les partisans d’une alliance prudente avec Léon Blum, portée par Daladier, et ceux qui rejettent le Front populaire, autour d’Édouard Herriot.

Un terrain d’entente entre ces trois forces est finalement trouvé autour d’un « cahier commun des revendications » pour les élections du mois de mai 1936, comprenant la restauration du pouvoir d’achat et la relance de la consommation populaire, la réforme du crédit en opposition au grand capital financier, la justice fiscale avec la création d’une carte d’identité fiscale, la dissolution des ligues, la rupture avec la logique du réarmement sans fin, mais, à noter, aucune mesure féministe – les radicaux y étant fermement opposés.

II) La victoire du Front Populaire : grandes conquêtes, mouvement social et contre-offensive patronale

Après la victoire 

La campagne se conduit dans un climat de violence exacerbée de la part de l’extrême droite, avec des bagarres de rue, des campagnes de dénigrement des « juifs », « métèques » et « marxistes », des appels au meurtres. Tout cela culmine le 13 février 1936 avec l’agression du chef de file du Front Populaire Léon Blum. De l’autre côté de la barricade, l’unité des deux plus grandes forces syndicales, la CGTU et la CGT, après quinze ans de division vient renforcer la dynamique populaire. Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les élections législatives avec une majorité absolue – et donne l’avantage aux socialistes (149 contre 131 aux dernières élections) et aux communistes (72 contre 11) qui gagnent en voix tandis que le parti radical en perd (115 contre 157). 

La nouvelle est accueillie par un enthousiasme généralisé et par le début, déjà, de grandes grèves revendicatives. Dans l’attente de la formation du gouvernement mené par Léon Blum, une vague de grèves spontanées avec occupation des usines se propage dans tout le pays, à partir des usines aéronautiques du Havre puis de la région parisienne, avant de gagner la province et des secteurs jusque-là peu syndiqués : commerce, services, industries de transformation. Ludivine Bantigny insiste sur le caractère largement spontané de ce mouvement, qui déborde les directions syndicales et partisanes elles-mêmes prises de court par l’ampleur de la mobilisation. Le ministère du Travail comptabilise deux millions de grévistes, qui mettent en lumière les terribles conditions de travail, la « sujétion ouvrière » et les « salaires de famine », en occupant les lieux de travail pour en faire des usines « habitées, réappropriées, vivantes, remplies d’humanité », tout en prenant soin des outils de production. Comme l’exprime un ouvrier de l’outillage : « Tout ça, c’est à nous. Ce sont des ouvriers qui ont fait les bâtiments, qui ont amené l’eau, monté l’électricité, tiré le minerai de fer, usiné les machines, cuit les briques des murs. »

Les revendications sont multiples : hausse des salaires, congés payés, suppression des heures supplémentaires. Léon Blum promet la semaine de quarante heures, le Fonds national de chômage, les congés payés, les conventions collectives, l’Office du blé, la réforme de la Banque de France, le prolongement de la scolarité, tout en assurant le maintien de l’« ordre républicain » et en considérant que « les occupations ne sont pas conformes aux principes de la loi civile française ». Des négociations sont lancées avec les représentants du patronat, qui aboutissent aux accords de Matignon : établissement de contrats de travail, respect de la liberté syndicale, fin de la discrimination à l’embauche et des sanctions contre les grévistes, augmentation des salaires. Fort de cet accord, les différentes composantes du Front populaire appellent à la fin des hostilités : Maurice Thorez affirme qu’« il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Le gouvernement du Front populaire adopte une position ambiguë vis-à-vis du mouvement de grève de masse.

En face, le patronat annonce clairement sa volonté de ne pas respecter les accords de Matignon : il refuse d’en appliquer les termes ou ne les applique que partiellement (en augmentant les hommes plutôt que les femmes par exemple), licencie les grévistes, envahit les sous-préfectures pour exiger la fin des occupations d’usines. La riposte est féroce.

Les trois grandes lois de conquête du temps libre

Congés payés, quarante heures, conventions collectives sont les trois grandes mesures promulguées par le Front populaire, bien que ces conquêtes sociales ont d’abord été obtenues grâce à la mise en mouvement de la classe ouvrière, par la grève générale et la lutte, rappelle Ludivine Bantigny. 

Le texte instaurant les congés payés est promulgué dès le 26 juin 1936. Il permet à « tout ouvrier, employé ou apprenti occupé dans une profession industrielle, commerciale ou libérale, ou dans une société coopérative, ainsi que tout compagnon ou apprenti d’un atelier artisanal, [d’avoir] droit, après un an de services continus dans l’établissement, à un congé annuel payé continu de quinze jours dont douze jours ouvrables au moins », avec une réduction à une semaine pour une personne embauchée depuis au moins six mois. Cette mesure rencontre de nombreuses difficultés et résistances dans son application : certains salariés ne peuvent pas en bénéficier au regard de la loi ; le patronat redouble d’ingéniosité répressive pour la contourner et surveiller les grèves visant à obtenir l’extension, voire la simple application, de la loi. Mais l’auteure met en lumière la rupture immense qu’a constitué cette loi. Désormais, des millions de travailleurs et travailleuses peuvent, « le temps d’un été, découvrir la montagne, contempler la mer ou simplement se rendre à la campagne, respirer ailleurs que dans l’usine, emporter dans sa poche le salaire du repos ».

Dans le même mouvement, la loi sur les 40 heures est adoptée, permettant la réduction de la durée hebdomadaire du travail sans diminution de salaire. Là aussi, non sans de nombreuses difficultés : le patronat, notamment la puissante Confédération générale du patronat français, agite le spectre de la catastrophe et obtient la multiplication des dérogations pour situations particulières, l’application graduelle en fonction des secteurs, refuse de répondre aux revendications des salariés de répartir les 40 heures sur cinq journées de 8 heures, alors même que les gains de productivité augmentent déjà.

Enfin la loi sur les conventions collectives installe les délégués du personnel : c’est « l’irruption du monde ouvrier dans la sphère du droit et la reconnaissance du travail comme force sociale ». Le rapport entre chefs d’entreprise et salariés s’incarne désormais dans un cadre juridique de protection et de négociation formelle. Les conventions collectives s’appliquent à l’ensemble de la branche professionnelle, réduisant de facto le pouvoir arbitraire du patron, ce qui en fait, selon Blum, « l’acte le plus important qui ait été adopté dans la législation sociale de ce pays ». Aussi Bantigny écrit : 

« Accorder le droit à deux semaines de congé payé, c’est rompre le lien millénaire entre le travail et la subsistance. Ce n’est pas seulement améliorer le sort des classes populaires : c’est faire entrer la société dans une ère nouvelle, où l’être humain n’est plus défini seulement par son labeur, mais aussi par son loisir, la libre disposition de son temps. Le travail, jusque-là horizon unique de la vie populaire, découvre son envers : le repos, non plus comme oisiveté coupable, mais condition de dignité. »

Cette conquête du temps libre s’accompagne d’une véritable politique de démocratisation culturelle, sous l’impulsion de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, et de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et aux Loisirs. Une culture de la jeunesse se développe, porteuse d’une ambition d’émancipation sociale par l’accès au sport, à la culture et au voyage. À l’inverse des régimes fascistes, qui investissent eux aussi la question des loisirs mais à des fins d’encadrement totalitaire des masses, le Front populaire en fait un instrument d’insoumission, rendu accessible à tous par les billets populaires de congé annuel proposés par la SNCF.

En parallèle de ces grandes lois de progrès social, les grèves se poursuivent afin d’exiger l’application plus étendue des nouveaux droits, ou simplement leur application effective. 

III) Résister ou céder face à la pression ? Limites et leçons du Front populaire 

« Nous gouvernerons en républicains. Nous assurerons l’ordre républicain. Nous appliquerons avec une tranquille fermeté les lois de défense républicaine. » – Léon Blum, 6 juin 1936

Face aux grèves qui perdurent, le gouvernement serre la vis pour maintenir la « paix sociale » et l’ordre, nécessaire pour assurer à terme la paix en Europe selon Blum, dans un contexte d’embrasement guerrier. Roger Salengro, alors ministre de l’Intérieur, ordonne aux préfets de mettre fin aux grèves, et Léon Blum martèle qu’il ne dirige pas un « gouvernement d’anarchie ». Cette tentative de maintenir en équilibre entre progrès social et ordre républicain conduit à de nombreux égarements : la saisie du journal trotskiste La Lutte ouvrière, l’interdiction du Libertaire, la surveillance du Parti communiste et du journal L’Humanité. Dans les entreprises se met en place « l’arbitrage obligatoire » (loi de décembre 1936), qui impose des négociations en plusieurs étapes avant toute grève. Une « atmosphère de collaboration » s’installe dans l’entreprise, sous la pression des radicaux, qui érigent la propriété privée en principe immuable. 

En patallèle, le gouvernement fait face à l’hostilité du corps policier, largement infiltré et phagocyté par la droite nationaliste qui réprime particulièrement durement les grévistes. En réponse, le Front populaire décide la dissolution des Croix-de-Feu, de la Solidarité française, des Jeunesses patriotes et du Parti franciste – dissolution que La Rocque (chef des Croix-de-Feux) contourne aussitôt en refondant son mouvement sous le nom de Parti social français. 

Au global, l’expérience du Front populaire est structurée par une tension irréductible : comment répondre aux aspirations immenses de justice et de transformation sociale portées par les classes populaires, tout en préservant l’équilibre économique et institutionnel dans un contexte de crise multiforme ? C’est à la lumière de cette situation complexe qu’il faut lire certaines des difficultés, ou renoncements, du Front Populaire. 

Sur le plan financier, le gouvernement se trouve pris dans une tension entre rupture avec le capitalisme et crainte de l’effondrement économique. Vincent Auriol, ministre des Finances, tente de restaurer la confiance des marchés face à l’épuisement de la trésorerie nationale, tout en refusant dans un premier temps toute dévaluation, perçue comme une capitulation devant la Bourse. Mais la fuite des capitaux s’intensifie, rendant la position intenable. L’inflation et le chômage explosent, attisant la colère du peuple étranglé, sans que des mesures phares ne soient introduites : par exemple, la carte d’identité fiscale – un projet de dispositif visant à lutter contre la fraude fiscale des plus riches – ne rentrera jamais en vigueur. Le gouvernement finit par décider d’une dévaluation du franc en septembre 1936 et annonce une pause dans les réformes en février 1937. Ce recul, contraint par les mécanismes du marché mondial et la puissance structurelle du capital, illustre une nouvelle fois le bras de fer permanent que le gouvernement du Front populaire finira par perdre, faute, notamment, d’une décision de contrôle des changes qui aurait pu permettre d’affronter réellement les puissances d’argents en lutte pour leurs profits. Une situation qui le forcera aussi à recourir à l’austérité budgétaire dont les premières victimes sont les plus démunis. Difficile d’envisager une issue progressiste à l’affrontement économique sans rapport de force conséquent et assumé avec la finance et ses spéculateurs.

Sur la solidarité internationale, le Front populaire se montre en retrait : face au coup d’État franquiste de juillet 1936 contre la République espagnole, Léon Blum, après avoir d’abord envisagé une aide militaire, se résout à une politique de non-intervention, sous la pression du gouvernement britannique et d’une partie de ses propres soutiens radicaux, soucieux d’éviter l’embrasement européen. Cette position suscite de vives critiques à gauche, notamment du Parti communiste, et nourrit un sentiment de trahison chez une partie des militants antifascistes qui avaient vu dans la victoire de 1936 la promesse d’une solidarité ouvrière au-delà les frontières. 

La question féministe constitue un angle mort important de la politique du Front populaire. Si la cause suffragiste est inscrite au programme de la SFIO depuis 1906, elle ne trouve jamais de débouché politique concret. L’avancée du Front populaire en la matière est symbolique mais insuffisante : l’entrée de trois femmes au gouvernement dans trois sous-secrétariats d’État –  Cécile Brunschvicg, radicale, à l’Éducation nationale ; Suzanne Lacore, socialiste, à la Protection de l’enfance ; Irène Joliot-Curie, proche du Parti communiste, à la Recherche scientifique. Mais leur présence demeure souvent invisibilisée, y compris dans les courriers officiels.. Cette percée symbolique ne débouche pas sur le droit de vote des femmes, malgré son adoption par la Chambre des députés et des campagnes suffragistes particulièrement impressionnantes, marquées notamment par l’occupation de terrains et des manifestations de rue. La loi de 1938 supprime l’incapacité civile de l’épouse, mais maintient le statut sexiste de « chef de famille » au mari.

Sur la question coloniale, les progrès sociaux constatés en métropole n’ont eu aucune répercussion sur les droits des peuples colonisés qui demeurent exclus de la citoyenneté. L’empire colonial français, est demeuré intact. Face à l’espérance de justice soulevée par l’accession du Front populaire au pouvoir, les organisations autochtones réclament l’extension des conquêtes sociales aux territoires colonisés. Pourtant, parmi les figures du Front populaire, prévaut une conception selon laquelle la colonisation demeurerait une étape de progrès ; les congrès socialistes eux-mêmes adhèrent à l’idée d’une colonisation « moralisée » et les communistes vont tempérer leur doctrine en la matière. Le programme du Front populaire ne compte qu’une seule mesure pour les colonies : la création d’une commission parlementaire d’enquête sur le sujet. Les trois grandes lois sociales ne sont effectivement appliquées que dans cinq colonies, avec de multiples adaptations locales restrictives. La répression continue de s’abattre violemment : à Pondichéry, des grévistes qui réclament l’application du Code du travail métropolitain sont évacués par la force, avec plusieurs morts. Les rares mesures proposées restent modestes : le projet Blum-Violette, qui prévoit l’intégration de certains « indigènes évolués » d’Algérie au sein d’un collège électoral restreint se heurte à un accueil hostile tant des colons, farouchement opposés à toute extension des droits politiques, que d’une partie des mouvements nationalistes algériens, qui jugent la mesure dérisoire au regard de leurs revendications. 

En juin 1937, dans un contexte de crise économique et d’intensification de la pression politique de la droite et du monde de la finance, le Sénat refuse à Blum les pleins pouvoirs temporaires qui lui auraient permis, espère-t-il, de redresser la situation financière. Blum est contraint de démissionner. 

Camille Chautemps (parti radical) lui succède, engageant une nette bifurcation vers l’orthodoxie budgétaire. Un second et bref gouvernement Blum, au printemps 1938, se heurte au même obstacle : le rapport de force institutionnel a définitivement basculé en défaveur du peuple. C’est Daladier qui prend la tête du gouvernement en avril 1938, marquant la fin de facto de l’orientation du Front populaire. Son ministre des Finances Paul Reynaud impose à l’automne une série de décrets-lois revenant sur les acquis sociaux, notamment sur la durée du travail, exactement ce que les puissances d’argent réclamaient depuis 1936. La grève générale du 30 novembre 1938, appelée pour s’y opposer, échoue largement : la répression qui a suivi les occupations d’usines par les licenciements massifs de militants finit d’épuiser un mouvement qui se bat depuis deux ans. Les attaques antisémites contre Blum redoublent d’une virulence terrible. Daladier signe les accords de Munich en septembre 1938, validant l’annexion des Sudètes par les nazis au nom d’une paix temporaire. Deux ans plus tard, la France capitule face au Reich, après avoir accordé les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, la quasi-totalité de la gauche vote contre, le Parti communiste ayant été interdit. La boucle se referme : c’est la logique même que le Front populaire avait voulu empêcher qui finit par l’emporter.

Bantigny pose en conclusion une question fondamentale : fallait-il s’appuyer davantage sur l’intensité de la mobilisation ouvrière, plutôt que de chercher à l’encadrer vers la négociation au nom de la stabilité ? Le Front populaire a permis des conquêtes réelles et durables. Mais il n’a jamais réussi à vaincre totalement les puissances d’argent : faute de contrôle des capitaux, faute d’une politique de rupture assumée avec les marchés financiers, faute d’avoir maintenu le rapport de force que le mouvement ouvrier avait lui-même construit dans les usines occupées face au patronat, par crainte de l’abîme, de l’effondrement, d’une révolution qu’on ne contrôlerait pas.

Alors que l’on célèbre cette année les 90 ans du Front populaire, l’ouvrage de Bantigny offre à la gauche de rupture d’aujourd’hui une analyse lucide de ce moment charnière, pétri d’autant d’espoirs que de contradictions. Les mécanismes de pression des marchés financiers, la résistance structurelle du patronat, les coalitions gouvernementales hétérogènes dont une partie tempère les ambitions transformatrices, la tentation de l’ordre contre le mouvement social, le péril de l’extrême-droite et la tentation mortelle du réarmement : tout cela reste d’une actualité forte. Toute conquête du pouvoir par une gauche de rupture suppose d’avoir pensé à l’avance et stratégiquement les instruments qui permettront de tenir face aux puissances réactionnaires : contrôle des capitaux, rupture avec l’orthodoxie budgétaire, reprise en main ambitieuse de l’appareil productif et des leviers financiers, appui maintenu sur la mobilisation populaire plutôt que tentative de la contenir, etc. C’est à cette condition, rappelle Bantigny, que les grandes avancées sociales pourront non seulement être conquises, mais défendues sur le temps long et permettre de construire un avenir en commun.


[1] La stratégie « classe contre classe », défendue par le PCF entre 1928 et 1934, consiste à refuser toute alliance avec les socialistes, considérés comme des soutiens de l’ordre capitaliste, afin de privilégier l’affrontement politique direct entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.

[2] L’affaire Stavisky est un scandale politico-financier éclatant à la fin de l’année 1933 autour d’Alexandre Stavisky, escroc bénéficiant de complicités au sein de l’appareil d’État et de certains milieux politiques. La découverte de la fraude puis la mort suspecte de Stavisky en janvier 1934 alimentent les accusations de corruption visant la République parlementaire et contribuent à la crise politique qui débouche sur les manifestations d’extrême droite du 6 février 1934.

[3] L’acronyme CGTU signifie « CGT Unitaire »,. c’est une scission de la CGT datant de 1920 et conséquence de la séparation d’alors du mouvement socialiste, entre communistes et socialistes.

[4] En 1935, face à la montée du fascisme en Europe, la Troisième Internationale (1919-1943), aussi appelée Komintern, abandonne la stratégie de lutte contre les autres partis de gauche pour privilégier l’unité antifasciste et impose aux partis communistes de s’allier avec les socialistes mais aussi les radicaux.

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