L’opinion fabriquée : dans les coulisses des sondages

Note de lecture de l’ouvrage d’Hugo Touzet, « Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs », Éditions EHESS, 2025.

par l'Institut La Boétie

Cette note de lecture de l’Institut la Boétie revient sur les analyses de Hugo Touzet dans son dernier livre, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs publié aux éditions de l’EHESS en 2025. L’ouvrage dévoile les conditions sociales, économiques et professionnelles de la production des sondages d’opinion, nous invitant à en faire un usage informé et critique.

Note de lecture de l’ouvrage d’Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, Éditions EHESS, 2025.

Hugo Touzet est sociologue. Il a soutenu en 2021 à Sorbonne Université une thèse intitulée Le travail de l’opinion publique. Sociologie des professionnel·les du sondage d’opinion. Il est co-auteur de Sociologie de l’opinion publique (PUF, 2020) et de Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale en 2017 (Éditions du Croquant, 2022). Il a publié Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeur·ses (Éditions de l’EHESS, 2025).

Elabe, Harris Interactive, Ifop, Cluster 17, Ipsos, Opinion Way, etc. : pour qui s’intéresse à la vie politique française, il est probable que les noms de ces instituts de sondage ne soient pas inconnus. Mais qui sont vraiment les sondeur·ses et comment travaillent-ils ? Ces interrogations sont au cœur de l’ouvrage du sociologue Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs (2025). En ouvrant la « boîte noire » des sondages d’opinion, Hugo Touzet propose une analyse rigoureuse des conditions concrètes d’élaboration des études d’opinion. Il déplace le regard de l’objet « sondage », fréquemment appréhendé dans les sciences sociales sous l’angle des statistiques, vers le travail concret qu’il suppose. Il propose ainsi de remonter la chaîne de production des chiffres pour comprendre par qui et comment ils sont constitués. L’auteur montre notamment que les praticien·nes du sondage sont soumis·es à des injonctions contradictoires. D’un côté, les impératifs marchands propres au monde de l’entreprise (rentabilité, flexibilité, satisfaction des attentes des client·es, etc.). De l’autre, les exigences de scientificité portées par la profession elle-même (représentativité des échantillons, limitation des biais, etc.). Il s’intéresse ainsi spécifiquement à la manière dont les sondeur·ses tentent d’aménager la tension entre respect des standards de la bonne enquête et impératifs commerciaux et la façon dont cette tension dégrade la qualité et la rigueur des sondages publiés..

L’enquête porte sur plus d’une centaine de salarié·es travaillant dans les départements « Opinion » appartenant à onze instituts de sondage français, couvrant l’ensemble de la hiérarchie professionnelle, des stagiaires aux postes de direction. À l’heure où le couple média/sondage exerce une pression extrême sur la vie démocratique du pays, contribuant à transformer en profondeur la manière de faire de la politique, le livre de Hugo Touzet fournit des clés de compréhension essentielles pour analyser les sondages d’opinion avec un regard critique.

I/ Qui sont les sondeurs ?

Derrière la figure publique du sondeur·se médiatique se déploie en réalité une chaîne de production complexe, structurée hiérarchiquement et organisée autour d’une diversité de métiers, sans lesquels la fabrique quotidienne des enquêtes d’opinion serait impossible.

Division et organisation du travail

Dans les instituts de sondage, la division technique du travail prend diverses formes. Les instituts sont divisés en départements (santé, opinion, etc.), eux-mêmes subdivisés en pôles correspondant à des sous-spécialisations. À l’intérieur des départements, on retrouve une hiérarchie bien définie : stagiaire, chargé·e d’étude, directeur·rice d’étude, directeur·rice de département. ll faut bien distinguer les activités de sondage marketing d’une part et les sondages d’opinion d’autre part. Les premiers relèvent des études de marché : ils visent à mieux comprendre les préférences des consommateurs afin d’aider les entreprises à adapter leurs produits et leurs stratégies commerciales. Le livre porte uniquement sur les seconds, c’est-à-dire les sondages d’opinion qui prétendent mesurer les attitudes, les préférences et les comportements politiques ou sociaux d’une population donnée. Ce sont ces enquêtes que l’on voit commentées dans les médias, notamment lorsqu’il s’agit d’intentions de vote. Pourtant, contrairement à l’impression qu’ils peuvent donner, les sondages d’opinion représentent une part marginale de l’activité économique des instituts : l’essentiel de leur chiffre d’affaires et de leurs effectifs provient des études marketing réalisées pour les entreprises. Ils constituent néanmoins une vitrine publicitaire pour les instituts de sondage, en bénéficiant d’une forte couverture médiatique.

Des sondeur·ses avec un profil académique confronté·es à des impératifs commerciaux

Les équipes des départements « Opinion » sont majoritairement composées de femmes, souvent jeunes, en particulier aux échelons inférieurs. Presque tou·tes sont titulaires d’un master ou d’un diplôme équivalent bac +5, obtenu au sein d’un institut d’études politiques ou d’une université. De plus, une part importante des enquêté·es possède un diplôme « généraliste ou de recherche ». Les sondeur·ses sont donc formé·es aux techniques quantitatives des sciences sociales et disposent d’un socle de connaissances solide quant aux limites et aux biais pouvant limiter la validité des échantillons employés dans les sondages.

À l’inverse, les questions commerciales sont peu présentes dans leur formation initiale. Les sondeur·ses sont pourtant continûment confronté·es, dans l’exercice quotidien de leur métier, aux logiques marchandes qui structurent leur activité. C’est ce que souligne Pierre, directeur de département au sein d’un institut de grande taille, à propos de cet aspect de son travail :

« Je dirais que ce qu’on attend de moi en premier, c’est de développer cette activité et de la développer dans des conditions financières qui soient profitables. […] toutes ces sociétés que vous interrogez, qu’on appelle “instituts de sondage”, ne sont en rien des “instituts”, ce sont des sociétés, des entreprises privées […] »

Évoluer dans un écosystème professionnel orienté vers la recherche du profit ne va pas de soi pour les sondeur·ses d’opinion, dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec le monde académique. De fait, Hugo Touzet montre que les pressions économiques auxquelles le secteur est soumis peuvent influencer sensiblement la qualité des sondages d’opinion.

II/ La marchandisation contre la science

Principalement constitués sous la forme de sociétés par actions simplifiées ou de sociétés anonymes, les instituts de sondage sont soumis à diverses injonctions économiques. Les entreprises du secteur n’échappent pas aux transformations du capitalisme de la fin du XXᵉ siècle, marquées par une augmentation croissante des objectifs de maximisation des profits pour les actionnaires. Un sondeur expérimenté expose son analyse de ces évolutions professionnelles :

« […] Et en fait, ce qui s’est passé, c’est une extrême financiarisation du secteur ; ils sont tous devenus cotés en Bourse. […] Donc c’est devenu des espèces de multinationales et ça a quand même vraiment enlevé la dimension un peu science po, recherche, pour être de la machine à vendre du sondage et à vendre à peu près n’importe quoi en fait. »

Concurrence économique et dégradation des standards de scientificité

La concurrence entre instituts de sondage exerce une forte pression à la baisse sur les prix des études. Dans le cadre des réponses aux appels d’offres, les professionnel·les de l’opinion composent ainsi avec une double contrainte : maintenir le sérieux méthodologique des enquêtes tout en proposant des tarifs compétitifs. Certain·es professionnel·les privilégient alors des dispositifs dits quick and dirty (en français, « vite fait, mal fait »), qui consistent à réduire les coûts en simplifiant les protocoles d’enquête. Cette logique, critiquée au sein de la profession, peut se traduire, par exemple, par le recours exclusif à des terrains en ligne et par des délais de réalisation très courts, au détriment de la qualité des données produites. Le recours exclusif aux terrains en ligne pose en effet problème : il tend à biaiser les échantillons en sous-représentant certaines catégories de la population, en particulier celles qui disposent d’un accès plus limité aux outils numériques.

Ces arbitrages méthodologiques ne sont pas sans effet sur l’organisation du travail. Cette pression sectorielle, caractéristique du mode de production capitaliste, se répercute directement sur les conditions de travail des salarié·es. L’obtention de primes et les augmentations de salaire sont en effet conditionnées à l’atteinte d’objectifs chiffrés, incitant les sondeur·ses à vendre un volume élevé d’études à leurs client·es, au risque d’affecter la qualité des enquêtes produites.

Contraintes marchandes et choix méthodologiques

Les contraintes économiques structurent également la relation aux commanditaires des études. La nécessité d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et de maximiser le chiffre d’affaires place les salarié·es des instituts de sondage dans une position de dépendance vis-à-vis des client·es (grandes entreprises, associations, partis politiques…). Sylvie, directrice adjointe d’un département « Opinion », raconte ainsi avoir conseillé à un client d’augmenter les effectifs de l’échantillon, 1 000 individus constituant le seuil minimal pour garantir la robustesse statistique des résultats. Néanmoins, si ce dernier ne partage pas cet objectif, le sondeur ne peut contraindre le client à suivre cette règle de rigueur méthodologique. La rationalité marchande influe ainsi également sur des choix méthodologiques déterminants. En France, les sondages reposent presque exclusivement sur la méthode des quotas, qui vise à reproduire la structure de la population à partir de quelques critères (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, territoire), sans tirage au sort des individus. Si cette méthode est privilégiée pour des raisons de coût et de rapidité, elle n’offre pas les garanties statistiques d’un échantillon aléatoire et peut engendrer des biais, dans la mesure où certaines caractéristiques non contrôlées peuvent être sur- ou sous-représentées.

Ces logiques de rentabilité se traduisent également par une capacité limitée des instituts à refuser certaines commandes. Dans un contexte de forte concurrence, des enquêtes peuvent être réalisées alors même que leur cadrage méthodologique ou leur usage final posent problème. Certain·es client·es mobilisent ainsi les sondages pour tester ou promouvoir à tout prix un argumentaire politique, à l’instar de l’étude commandée par l’association La Manif pour tous. Selon l’auteur du sondage, l’association étant consciente de sa position minoritaire sur la question de la procréation médicalement assistée (PMA), celle-ci a cherché à identifier les arguments les plus susceptibles d’infléchir l’opinion. Le·la client·e insère ainsi de longs paragraphes avant une question, orientant significativement les réponses des sondé·es. Il va sans dire que la publication de tels résultats, pourtant biaisés, peut alors avoir des effets notables sur le débat public :

« Et patatras, tu as La Manif pour tous qui publie […] : “Regardez, 60 % des Français·es sont contre la PMA, c’est honteux […]. Bien entendu, sur leur Twitter, sur leurs vignettes, ils vont mettre juste les chiffres : ‘60 % des Français·es sont contre la PMA, sondage SIPO [nom de l’institut de sondage], La Manif pour tous’.” »

L’exercice du métier de sondeur·se d’opinion est ainsi traversé par une tension constante entre l’exigence de mobilisation de compétences méthodologiques robustes et les contraintes imposées par la discipline de marché. Lorsque ces pressions concurrentielles conduisent à un abaissement des standards de scientificité, les producteur·rices de sondages d’opinion tendent à en attribuer la responsabilité aux commanditaires, ou aux niveaux hiérarchiques supérieurs, accusé·es de commercialiser des prestations au détriment de la rigueur méthodologique. Ces constats conduisent l’auteur à interroger non plus seulement les conditions d’élaboration des sondages, mais la nature même de l’objet qu’ils prétendent mesurer.

III/ La mesure de l’opinion en question

« L’opinion publique n’existe pas »

Au-delà des contraintes commerciales qui pèsent sur les conditions de production des sondages d’opinion, ces derniers font l’objet de critiques plus radicales qui portent sur leur prétention même à saisir « l’opinion ». En France, le sociologue Pierre Bourdieu formule une analyse appelée à marquer durablement les sciences sociales, lors d’une conférence à Arras en 1972, intitulée « L’opinion publique n’existe pas ». Pour le sociologue, les sondages d’opinion reposent sur une double erreur. D’une part, ils contraignent les individus à se prononcer sur des questions qu’ils ne se posent pas, contribuant à imposer l’agenda des classes dominantes. D’autre part, ils présupposent une égalité fictive des répondant·es face à l’opinion, alors que les ressources politiques sont inégalement distribuées. Bourdieu évoque à ce titre un « système censitaire méconnu », par lequel les groupes les moins dotés tendent davantage à s’abstenir de répondre et sont, de fait, assimilés à une absence d’opinion. Les sondages apparaissent ainsi moins comme un instrument de mesure que comme un dispositif de production artificielle de l’opinion. Les sondeur·ses ne sont pas indifférent·es à ces critiques et s’interrogent eux·elles aussi sur le statut de l’objet qu’ils·elles mesurent, indique Hugo Touzet. La plupart des sondeurs interrogés conçoivent ainsi le sondage comme une « somme d’opinions individuelles à un instant t », en reconnaissant l’instabilité de ces opinions et le rôle du cadrage des questions dans leur construction. Pourtant, la conscience aiguë qu’ont les sondeurs des biais et des limites de leur outil n’a pas mené à appréhender les sondages de manière plus précautionneuse dans l’espace public. Plusieurs aspects de la construction des sondages, en particulier les opérations de « redressement » des données, sont ainsi sous le feu des critiques, y compris au sein de la profession.

Redresser l’opinion : entre méthode et intuition

Les données brutes issues des sondages d’opinion peuvent en effet faire l’objet de trois types de corrections : le redressement socio-démographique, le redressement sur le vote antérieur et le redressement politique. Le premier vise à corriger les déséquilibres éventuels de l’échantillon en attribuant un poids plus élevé aux catégories sous-représentées (femmes, personnes âgées, etc.). Cette pratique n’est pas spécifique aux instituts de sondage et est également utilisée par l’INSEE. Le second consiste à confronter les déclarations de vote passé aux résultats électoraux effectifs, afin d’ajuster les intentions de vote lorsque certains électorats apparaissent sous- ou sur-représentés.

Le redressement politique constitue enfin l’étape la plus critiquée et la plus opaque de la production des sondages. Le livre apporte un éclairage inédit sur les modalités concrètes de ces ajustements. Les professionnel·les interrogé·es le confirment : le redressement politique se situe « au-delà » d’une simple opération statistique. Et pour cause : à la différence des autres opérations de traitement des données, largement standardisées, il ne repose sur aucun modèle formalisé. Un directeur de département qui effectue ce type d’opération explique sa méthode. Il croise tout d’abord les intentions de vote actuelles avec les votes passés, le plus souvent ceux de la dernière présidentielle. Il analyse ensuite les reports d’électorat entre candidat·es afin d’identifier les gains et les pertes de chaque candidat. Sur cette base, il procède à des ajustements destinés à rendre les résultats cohérents avec les dynamiques électorales anticipées. Cette pratique demeure largement opaque, y compris au sein des instituts, notamment car elle repose uniquement sur un savoir-faire fondé sur l’expérience d’un individu et non sur des critères de scientificité clairement établis.

Pour illustrer les implications concrètes de ce phénomène, Hugo Touzet cite l’exemple d’une opération de redressement appliquée au score de Jean-Luc Mélenchon dans un sondage. Dans le dernier mois de la campagne présidentielle de 2017, les intentions de vote plaçaient ce dernier trois points devant François Fillon (19 contre 16). Mais le directeur de département en question a choisi de corriger ces résultats en défaveur de Jean-Luc Mélenchon, en minorant son score de trois points. Il justifie ce choix par des biais d’échantillon, liés à la sous-représentation supposée de l’électorat de droite. Cette correction, fondée sur l’intuition et l’expérience davantage que sur des règles et des données explicites, met en lumière la part d’arbitrage interprétatif inhérente à la technique du redressement politique, et ses conséquences sur le débat public.

Conclusion

En poussant la porte du laboratoire de la production des sondages d’opinion, l’ouvrage de Hugo Touzet opère un double déplacement critique : il dénaturalise les chiffres qui saturent l’espace médiatique et re-politise leur mode de production. Loin d’être de simples instruments techniques, les sondages apparaissent comme le produit d’un travail social situé dans des rapports de pouvoir économiques, professionnels et politiques. Ce faisant, le livre souligne la nécessité d’une lecture vigilante de ces sondages, au regard des tensions croissantes qui traversent leur processus d’élaboration, entre exigences de scientificité, impératifs de rentabilité économique et instrumentalisations politiques des résultats. L’enjeu consiste alors à réformer structurellement le secteur des sondages pour ne plus laisser les logiques marchandes détériorer le métier de sondeur et la qualité des études.

« Au regard de la place occupée par les sondages dans notre système politique, il est crucial de renoncer à cette course à la baisse des coûts et d’inventer collectivement un système qui permette aux journalistes et aux sondeur·ses de jouer pleinement le rôle qu’ils et elles entendent défendre dans le fonctionnement des démocraties : la production de données rigoureuses, au service de la formation de citoyen·nes éclairé·es. »


l'Institut La Boétie

Notes de bas de page

Menu