| Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020. |
Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024).
Introduction
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence.
L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.
L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.
I) L’impérialisme comme stade du capitalisme : le courant de la rivalité inter-impérialiste
Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales.
Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste.
« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913).
Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme.
Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux. Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances.
En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international.
II) Le renouveau de l’analyse marxiste de l’impérialisme : les théories de la dépendance
Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.
Un constat s’impose : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie.
« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme)
André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ».
Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.
Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes – au premier chef les États-Unis – contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire.
III) Le « nouvel impérialisme » dans le capitalisme tardif
Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.
L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.
Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.
Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.
Enfin, pour les théoricien·nes du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.
Conclusion
Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose : l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.
Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause.
