Introduction
C’était au cœur de la révolution engagée en 1789. Ce 4 février 1794 eu lieu la première abolition de l’esclavage qui avait cours sur le territoire français, aux Antilles. La discussion vint à l’initiative d’un élu de ces populations antillaises. Elle était fille des révolutions des peuples réduits en esclavage dans ces colonies, entrés dans une rude bataille pour leur liberté depuis plusieurs années. La question de l’abolition fut imposée dans la Convention nationale par un député de la Sarthe, René Levasseur.
Invité par les insoumis de la Sarthe à prononcer un discours à la date anniversaire dans le cimetière du Mans, Jean-Luc Mélenchon y développa les thèses insoumises contre l’esclavage, leur signification et leurs perspectives. Ce discours sert de fil conducteur à cette brochure éditée pour maintenir la réflexion à la date anniversaire du débat de la Révolution.
Nous avons choisi d’y insérer des extraits d’autres de ses discours au fil des ans prononcés sur ce sujet dans divers lieux symboliques de la lutte contre l’esclavage, dans l’hexagone aux Antilles et à la Réunion à l’occasion de cet anniversaire. Nous avons notamment inclus des extraits des discours prononcés à Champagney en Haute-Saône le 4 février 2017, au cimetière des esclaves de Saint-Paul à La Réunion le 20 décembre 2020 avec la présidente Huguette Bello, le 19 décembre 2021 en Martinique en hommage à Aimé Césaire, et le 4 février 2025 au mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes.
L’Institut La Boétie marque de cette manière sa contribution à la célébration de cette journée fondatrice du 4 février.
Paola Collado
Antoine Salles-Papou
Discours sur l’esclavage, le 4 février 2022
Le vendredi 4 février 2022, Jean-Luc Mélenchon était au Mans, devant l’obélisque érigée à la mémoire de René Levasseur, pour célébrer l’anniversaire de la première abolition de l’esclavage en France, le 4 février 1794.
Ce député de la Sarthe avait présenté le décret d’abolition de l’esclavage, le 4 février 1794, à la Convention.
« PÉRISSENT LES COLONIES PLUTÔT QU’UN PRINCIPE ».
Le 4 février 1794, la République naissante proclame la fin de l’esclavage. Certains y opposaient leurs arguments plaçant déjà la performance économique avant les droits de l’être humain. La réponse la plus fulgurante fut apportée par Maximilien Robespierre, et ensuite par René Levasseur, député de la Sarthe à cette Convention. Elle tient en une phrase de l’incorruptible : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ». Rien n’est supérieur au Droit à la dignité de la personne humaine et à sa liberté. Rien ! Aucun régime économique, aucune raison ne saurait s’imposer avant le droit à la liberté. Liberté si profondément enracinée dans tout le vivant ! Étienne de La Boétie avait entre 18 et 24 ans au moment où il écrivait, à Bordeaux, au XVIe siècle. Dans son magnifique texte, il ironise sur notre servitude volontaire à nous tous. Nous baissons parfois les yeux quand nous ne le devrions pas, et par notre résignation nous donnons l’essentiel de leurs forces à tous les tyrans, à tous les dominateurs. Ils ne domineraient ni ne tyranniseraient si le grand nombre prenait conscience de la chose suivante : leur pouvoir ne repose que sur notre acceptation et notre résignation. La Boétie disait que l’instinct de liberté est si grand dans tout ce qui est vivant que même les animaux ruent et se défendent quand on veut les en priver[1].
C’est la liberté que nous célébrons d’abord aujourd’hui 4 février.
| Pourquoi célébrer toujours le 4 février Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 On ne sait pas, quand on commence une campagne électorale, comment elle finira. On ne sait pas, quand on commence une vie, ce qu’elle sera. Et quand bien même est-on tel jour ou tel autre, au milieu du parcours, on ne sait pas ce qu’il y aura sur le reste du chemin. C’est pourquoi il ne faut jamais manquer une seule occasion de bien faire. Et bien faire, c’est donner à penser. Donner à penser, c’est commencer à se libérer des chaînes par lesquelles l’esprit est maintenu enfermé dans ses préjugés. L’esclavage interpelle chacun d’entre nous. Car d’une façon ou d’une autre, même si on ne peut comparer le crime abominable perpétré pendant plus de trois siècles, il fait écho en nous. À l’amour de la liberté reçue par chaque être en même temps qu’il ouvre les yeux. C’est pourquoi, depuis l’institution de la liberté par la grande Révolution de 1789, jamais personne n’a pu penser à l’esclavage autrement sinon comme un crime dont on s’explique finalement, dans le secret de sa conscience et de son cœur, pourquoi il nous parle à tous. Parce qu’il nous fait vivre et voir l’abomination du jour où vous cessez d’être un être humain pour être regardé comme une chose. Et ce statut de « chose », nous est si souvent affublé ! Et nous le sentons s’avancer vers nous si souvent. Le moment où nous n’aurons plus de voix, où nous n’aurons plus la maîtrise de nous-mêmes, où notre corps ne nous appartiendrait plus. Comme souvent on le suggère pour les femmes, dont le corps ne leur appartiendrait pas. Je ne veux pas faire de comparaisons entre ce crime et d’autres situations. Mais je veux juste évoquer pourquoi il nous parle. Pourquoi il reçoit en chacun de nous un écho si profond. Et pourquoi cet écho est-il bienfaisant ? Parce qu’il nous oblige à penser. À penser la servitude, et donc à penser les conditions de la libération de la servitude. |
1) Les esclaves se sont libérés par eux-mêmes
Alors ne l’oublions pas, la liberté a un prix. C’est celui de la lutte. L’esclavage n’a pas été aboli par la bonne volonté ou le grand cœur des dominants. Il a été aboli d’abord par la lutte des esclaves eux-mêmes. Sans cesse ils se sont insurgés contre leur condition, par petits groupes. Ils « marronnaient », ils faisaient ces groupes d’esclaves en fuite et constituaient de nouvelles communautés. Dans ces groupes, il y avait les hommes et il y avait les femmes. À cet instant, dans la mémoire de la lutte des esclaves contre leur esclavage on associe aussi bien Martial, héros de la lutte contre l’esclavage en Guadeloupe que l’esclave Marianne, que l’esclave Solitude. Ces femmes, au péril de tout ce que vous pouvez imaginer, s’étaient associées à ces bouffées de révolte. Elles avaient bravé l’horreur abominable des châtiments infligés et dont le résumé se trouve dans le Code noir signé par Colbert[2] et promulgué par le roi de France.
| Notre histoire de France Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’histoire est le résultat de l’activité des êtres humains, mais le résultat aussi du récit des historiens qui doivent trier, chercher, pour nous faire connaître le passé. Mais pour quoi faire ? Les uns, les autres, en feront un usage différent. Quant à nous, militants politiques, conscience citoyenne engagée, nous en ferons la matière première d’une expérience acquise en nous projetant vers nos objectifs politiques. Nous autres insoumis, quand nous avons commencé notre travail de construction politique, nous savions que nous devions reconstituer entièrement la pensée critique de la famille à laquelle nous appartenions et dont nous observions la déchéance morale et intellectuelle quasi totale. Et pour cela, il fallait réinvestir l’histoire. Il ne fallait pas permettre que l’histoire de France soit appropriée par ceux qui en ont cette lecture qui n’est pas la nôtre. Ceux qui voudraient faire de l’histoire de France celle des Capétiens de l’Ancien Régime, des sonneries de clairon non au profit de la liberté, mais au profit de ces crimes qu’ils ont commis au nom de la France et dont le peuple français est innocent. Puisque nous parlons de l’abolition, que l’on n’aille pas s’y tromper. Avant cela, le Code noir de Colbert, ce n’est pas la France. Le Code noir, c’est l’Ancien Régime. Le Code noir, c’est l’invention de ceux qui alors dirigeaient la France. Ce n’est pas le peuple français. Car quand on a demandé à des Français, de braves gens tout simples comme vous autres ici, ce qu’ils ont pensé, ils n’ont pas hésité un instant. Si bien que pour moi, c’est devenu dorénavant une obligation chaque 4 février avec mes camarades d’être ici ou là où peut se célébrer ce qu’a été l’abolition de l’esclavage et d’en tirer les leçons pour maintenant. |
L’abolition de l’esclavage intervient à la croisée de trois chemins. D’abord un mouvement social, celui des esclaves. Mais si l’on regarde l’histoire d’un point de vue plus éloigné, puisque nous fûmes les premiers à abolir l’esclavage, celle-ci remonte à loin. Je pense aux jacqueries[3] des XIVe et XVe siècles lorsqu’explose la révolte d’Étienne Marcel[4] et ensuite celle des campagnes. Deux mois d’insurrection généralisée parmi les plus humbles, les plus misérables, les plus opprimés. Puis ce furent un an et demi de répression abominable contre ces milliers de paysans insurgés. L’histoire de la France est à mes yeux d’abord l’histoire de cette longue, patiente et inépuisable insoumission.
Le mouvement des esclaves proclamait pour la première fois en 1791, dans un événement politique révolutionnaire, un droit qui n’était pas uniquement réservé à l’usage propre au peuple révolutionnaire. Parce qu’il y avait eu la grande révolution de 1789. Parce qu’il y avait eu la Déclaration des droits de l’Homme, c’est-à-dire de l’Être humain. La Déclaration n’est pas à l’usage du seul peuple français, c’est la déclaration des droits de l’Être humain. La France alors, la France insurgée, la France de la Révolution, parle pour la première fois la langue universelle dont nous sommes les dépositaires. Celle des droits applicables à tout être humain, à toute femme, à tout homme. Nous imaginons notre responsabilité et notre respect étendus à tout le vivant, au fur et à mesure du temps. Non seulement les êtres humains, mais toute la biodiversité.
| L’esclavage est crime contre l’humanité ! Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Je m’étais promis de marquer le 4 février et je savais de longue main où je le ferais : ici, à Champagney. Je pensais à ces gens d’alors. Nous sommes en 1789. Le crime de l’esclavage a commencé vers 1620. Il s’est poursuivi, comme vous le savez, jusqu’en 1848, jusqu’au XIXe siècle. Trois siècles d’abomination. 1 200 000 personnes ont été enlevées et conduites de force dans des conditions abominables jusqu’aux colonies françaises. Puisque c’étaient, à l’époque, des colonies. Avant de devenir des départements et des collectivités de la République. Je le ferais ici, je le savais. Je pensais à ces gens. Ce sont des paysans, des mineurs. Combien d’autres choses ont-ils à l’esprit. Pourquoi se préoccuper d’une chose à laquelle, déjà, ils ont du mal à croire ! Un officier de cavalerie est en congé, ici, dans sa famille. Il appartient au corps des gardes du corps de Louis XVI. Il appartient à la Société des Amis des Noirs, fondée en 1788. Et lui va à la rencontre de ces braves gens d’ici. Ça doit être un dimanche, à la sortie de la messe. Là se trouve tout le monde. Il parle avec eux et il les alerte : « Il se commet une abomination : on esclavagise des êtres humains ». Il le dit dans le vocabulaire de l’époque, et d’après sa foi. C’est-à-dire des créatures de Dieu, pour lui. Et les gens disent : « Oh, non, ce n’est pas possible, vous exagérez ». « Mais, enfin, cet homme sait, il vient de Paris, et même de Versailles ! ». « Des noirs ? Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? Comment est-ce possible ? ». « Mais si, mais si ! Venez voir ! Sur le tableau dans l’église, ne voyez-vous pas parmi les Rois mages venus honorer la naissance de notre Seigneur, n’y a-t-il pas un noir ? ». « Mais si, il y a un noir ! Comment ? Qu’est-ce que vous nous dites ? On les arrête, on les enlève, on les déporte, on les assassine ? Et on les condamne comme des animaux à la tâche ? ». Ces gens décident. Et à partir de là, marchent dans ce bataillon des justes. Tout au long de l’histoire de l’humanité, il est de telles personnes. Elles prennent position pour quelque chose dont elles ne sont pas directement concernées. Elles s’impliquent contre un malheur, qui n’est pas spécialement le leur. Mais elles s’affrontent à quelque chose de tellement plus grand qu’elles ! Imaginez-vous ! L’esclavage ! Cela rapportait déjà des millions, aux gens qui y étaient directement intéressés. Et puis, après tout, s’il avait fallu chercher dans les mémoires et dans les écrits, qui sont ces noirs ? Est-ce que la question n’a pas été tranchée dans la controverse de Valladolid[5] ? Est-ce qu’il n’est pas bien acquis qu’ils n’ont pas d’âme, et par conséquent, ne sont pas des êtres humains ? Si bien qu’au fond, l’esclavage est un crime depuis le premier instant. Il est venu pour couvrir le massacre des populations indigènes. Les Européens prétendent les avoir découverts, en même temps que le Nouveau Monde. Ce monde était nouveau uniquement pour eux. Ce massacre y fit périr 20, 30, 40 millions de personnes. C’est le génocide de la conquête. Ces gens de Champagney vont donc contre toutes les évidences de leur temps. Ils protestent de leur humanité commune avec les noirs contre tous les préjugés de leur époque. Et toutes les croyances. |
| La Révolution abolit l’esclavage Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Ça se passe ici à Champagney, peut-être l’avez-vous entendu tout à l’heure. Si vous ne l’avez pas entendu, si vous ne l’avez jamais lu, je me fais un devoir de relire juste ces quelques lignes du manifeste de ces gens. « Les habitants et communautés de Champagney ne peuvent penser aux maux soufferts par les nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur. En se représentant leurs semblables être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies si l’on fait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables ». Et voilà, un mot claque dans ce texte : « semblables » ! Et en même temps, cet appel : « On ne peut consommer, on ne peut participer au crime en consommant des choses venues d’une situation odieuse et inique ». Chacun d’entre vous s’interroge et se demande si aujourd’hui la question ne se pose pas encore parfois dans les mêmes termes. Voici enfin qu’éclate la grande Révolution de 1789. Peuple français, qu’il me soit permis de le redire ici : si nous sommes Français, et si nous avons des ancêtres en commun, alors ils le sont du point de vue de l’esprit. Nous sommes d’abord, et avant toute chose, non les lointains descendants Gaulois, mais enfants des sans-culottes. Ceux-là ont aboli les privilèges de la monarchie, l’inégalité, et ont décrété l’égalité en droits des humains. Défendez toujours la mémoire de la grande Révolution de 1789. Quand on vous jettera au visage les abus, constatés ici ou là, pour vous faire oublier les innombrables abus, pour vous faire oublier les siècles d’esclavage et d’oppression avant ou après cette lumière de la Révolution de 1789. Défendez-la toujours, elle est votre bien mémoriel le plus précieux ! Eh bien, ce jour-là, elle a éclaté comme un coup de tonnerre. Aimé Césaire ne pardonnait rien de l’esprit néocolonial des Français. Pourtant Aimé Césaire a dit : « Le premier service, d’ordre temporel, rendu par la Révolution aux peuples colonisés, c’est d’avoir existé. Le second est que la Révolution française proclama un principe d’une incalculable portée. Ce principe : les gens naissent libres et égaux en droits ». Oh, on discuta pour savoir s’il fallait abolir ou non l’esclavage. Et à l’époque déjà les belles personnes plaidaient le réalisme économique. La compétitivité des colonies et du sucre français. Et elles disaient combien il était absolument impossible d’abolir l’esclavage, car sinon on ferait périr les colonies. Et alors, claque cette phrase de Maximilien Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! ». Périsse n’importe quel système asservisseur, s’il ne peut vivre et survivre que de cruauté, en dépit du principe d’égalité entre tous les êtres humains. Alors qu’il périsse, leur monde maudit et pourri ! Et que vienne l’ère de la liberté ! Oh, comme elle est contagieuse… |
La France parlait pour la première fois cette langue universelle. Elle rendait intelligible la nécessité de se révolter. Tous, pas seulement certains. Puisqu’un droit établissait cette obligation. Le 4 février 1794, c’est un an après la constitution de 1793. La France proclame que l’insurrection est un droit et un devoir face à la tyrannie, face à l’oppression, face à la domination. Il a fallu d’abord l’insurrection générale de tous les esclaves en 1791. Cela avait été le point d’entrée, le premier port d’attache des conquérants des Amériques. Hispaniola, divisée en Haïti et Saint-Domingue. L’obligation avait été faite localement de décréter la fin de l’esclavage car tous les esclaves étaient entrés en rébellion. La nouvelle n’était pas encore arrivée jusqu’en France et déjà la première onde de choc y parvenait. Il s’agissait de savoir dans la discussion de 1791 si l’on reconnaissait des droits égaux aux habitants des colonies et, en particulier, aux citoyens nés libres. Et alors a eu lieu la première discussion législative sur le sujet en France.
Pour la première fois, on en a parlé. Pour la première fois, un mouvement social, une insurrection localisée, devenait un débat politique et conduisait à une décision politique. Le mouvement social sans la décision politique reste impuissant, reste localisé. Le droit doit être arraché de vive force par la lutte. Il doit devenir la loi, afin de prendre la force de s’imposer à tous. Délibérée par tous et par les votes, alors elle s’applique à tous. Si imparfaite qu’elle soit, si transitoire qu’elle soit, elle est la loi et elle s’impose seule à la communauté politique. Et la communauté politique existe seulement dans et par la loi promulguée. C’est pourquoi en France nous sommes un État laïc. Séparé de toute vision où une puissance extérieure imposerait telle ou telle loi, si juste soit-elle dans vos cœurs respectifs. Il n’est d’autre loi que la loi civile. Il n’est d’autre certitude que les paroles de nos décisions législatives.
Voilà le grand acte commis en 1791 où pour la première fois on a entendu cette formule. « Périssent les colonies plutôt qu’un principe » de la bouche de Maximilien Robespierre, de l’abbé Grégoire[6] et de quelques autres défenseurs de la liberté des esclaves. Robespierre dit : « si vous acceptez qu’apparaisse où que ce soit, dans l’un quelconque de vos textes, la mention d’êtres humains non libres, alors tout ce que vous avez écrit, tout ce que vous avez dit, tout ce que vous avez fait rien n’a de sens ». Nous sommes en 1791. La liberté est une et indivisible. Elle est pour tous, sinon elle n’est pleinement accomplie pour personne.
C’est pourquoi la langue française de la Révolution est une langue pour toujours universaliste. Et c’est pourquoi elle contient consubstantiellement la liberté, la souveraineté du peuple et la laïcité de l’État. Et ce face à toutes les puissances, si elles prétendent de l’extérieur dicter des lois naturelles. À cet instant je pense à la loi religieuse. Elle a sa valeur dans le cœur de chacun mais pas de place dans la loi. Je pense aussi à la nécessité de séparer la loi et l’État des puissances qui l’encerclent. Je pense au marché, à l’argent, au droit, fusse le droit de propriété. Car les esclaves étaient les propriétés de leurs maîtres et considérés comme tels. Jusqu’au point qu’Haïti, la première terre à s’en libérer, continua à payer un dédommagement pour les maîtres dont leur propriété esclave avait été perdue. Et ce jusqu’au gouvernement d’union de la gauche de 1982, où ce remboursement fut interrompu.
Voilà la vérité de l’Histoire de France. D’aucuns voudraient dorénavant se l’approprier et nous jeter à la figure comme s’ils en étaient les dépositaires. Il y a l’Histoire qui est une science, qui rapporte des faits et ne tranche pas sur leur valeur respective. Et il y a l’Histoire républicaine, c’est-à-dire l’Histoire dont on fait une matière vivante. Une expérience pour soi-même, humainement et politiquement. Alors il n’y a pas une Histoire de France unique. Celle dont nous sommes les dépositaires tient sa part de vérité contre les mensonges dont la conscience publique est accablée aujourd’hui. Il y a un rapport direct entre cette Histoire de France comme nous la comprenons et la formation de la conscience nationale.
| L’insoumission a permis la libération des esclaves Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 La Convention[7] envoya un délégué pour annoncer aux populations l’abolition de l’esclavage. Il arriva en Guadeloupe. Je ne sais pas si la méthode était très habile, mais il installa la guillotine à l’avant du bateau pour faire réfléchir tout le monde. Ainsi le raconte Alejo Carpentier dans ce très beau livre Le Siècle des Lumières[8]. Il raconte cet épisode. Cet homme, ça ne s’invente pas, s’appelle Victor Hugues[9]. Il est le libérateur de la Guadeloupe. Enfin, il vient apporter l’édit d’abolition de l’esclavage. Je dirai dans un instant d’où vient cette abolition de l’esclavage, car elle ne tombe pas du ciel. Enfin, il arrive. Il annonce la liberté des personnes noires. Et que font aussitôt ces pauvres gens ? Ils se mobilisent pour la liberté des autres ! Une expédition se constitue tout aussitôt. Elle rend absolument enragés tous les puissants de la région car ils voient arriver ceux appelés les « negros franceses ». Les noirs français, interdits en groupes ou par individu de faire escale où que ce soit pour ne parler à personne. Ceux-là s’embarquent et attaquent le Venezuela. Ils le disent, ils vont imposer la loi des Français. C’est-à-dire la République et l’abolition de l’esclavage. Voilà comment ce message, parti d’ici et de quelques autres petits endroits, claque comme un drapeau sur le monde. S’allume comme une lumière, et ainsi de suite. Ces noirs libres vont être ensuite à l’origine de tous les remuements, de toutes les révolutions dans la région. Les Français, travaillés par l’idée de la liberté, sont détestés par les rois et leurs suppôts. Ceux arrêtés en mer sont mis dans un ponton. C’est une sorte de bagne installé au Venezuela. On y a mis 900 Français au total. Lesquels sont des vrais Français, puisqu’aussitôt ils commencent à se disputer entre eux. Mais leurs disputes sont stupéfiantes. Les belles personnes de là-bas se disaient : « il y aura d’un côté les blancs, et de l’autre côté, les noirs ». Pas du tout ! Il y a des blancs et des noirs de chaque côté, ils se disputent ensemble ! Telle est notre culture. Voilà comment les choses se sont passées. Ceux partis de la Guadeloupe et d’Haïti-Saint-Domingue se retrouvent dans toutes les luttes pour la liberté. On trouve des capitaines de corsaire noirs. On trouve surtout ce moment. Simón Bolívar[10], défenseur de la liberté et de l’indépendance des Amériques, est assailli de tous côtés. Il est isolé, et pour mieux dire, complètement battu. Il est sur une plage. C’est fini. Tout semble fini pour lui. Alors il décide, au lieu de se rendre, de se suicider. Il sort son pistolet et à ce moment-là, quelqu’un l’appelle depuis la mer. « Bolívar, Bolívar ! ». Cet homme est un noir, un « negro francés » anti-esclavage et républicain. Comme disaient les Anglais, « un groupe de Corses et de noirs exaltés, jacobins ». Et cet homme va permettre à Bolívar de s’échapper. Il s’appelle Bideau[11], il faut retenir ces noms. Celui venu à Champagney, l’officier de cavalerie, s’appelle Priqueler[12]. Pensez à ces noms, peut-être quelqu’un les porte, ici, dans cette foule. Tâchez d’être à la hauteur. La première abolition de l’esclavage, vous le savez, a été annulée par l’Empire. L’Empire de Napoléon, auquel souvent on assimile à tort le jacobinisme. Et la seconde révolution, celle de 1848, va abolir de nouveau l’esclavage. De nouveau ce sont les mêmes paroles, les mêmes arguments. On dit : « Ah, mais vous ne pouvez pas faire ça. Vous allez faire périr les colonies et le commerce du sucre. Ce n’est pas compétitif. Vous devez tenir compte de la mondialisation ». Victor Schœlcher[13], député, porte cette bataille. Il fait écho à la parole de Robespierre. « Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec des esclaves, alors il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire ». Ici et maintenant, pensez à votre tour aux choses criminelles présentes sous vos yeux. D’où la liberté est-elle venue ? De nos plus grandes révolutions, jamais de rien d’autre. Et jamais de rien d’autre sans l’insoumission des intéressés. Car si la Convention doit connaître la question de l’esclavage, c’est parce que les esclaves se sont eux-mêmes libérés à Haïti et Saint-Domingue. C’est parce qu’ils ont fait la pression nécessaire afin de poser la question. Eux s’étaient emparés de leur liberté de vive force. Qu’on en tire ainsi la leçon pour nous. Rien n’est jamais acquis contre les privilèges si ce n’est par la lutte. La seule limite à l’oppression est la résistance à l’oppression. Les esclaves n’ont jamais accepté leur condition abominable. À chaque occasion, ils se sont révoltés. Et la brutalité, le sadisme des châtiments subis, étaient destinés à inspirer une terreur constante dans la servitude. En vain. Et malgré cela, sans cesse, ils reprenaient leur insoumission, leur insurrection ! Villages de Noirs dits « Marrons » car ils échappaient à la servitude. Dans combien d’endroits ? En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion… Partout où l’on pensait faire finir par accepter aux esclaves leur sort. Jamais ils ne l’acceptèrent ! Et nous tous, quand nous y pensons, ne devons jamais l’oublier. Une idée légitime devient une force contagieuse Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 En 1794, c’est le marronnage partout. Les esclaves n’ont pas été des « choses » dociles fascinées par leur maître. C’étaient des hommes, des femmes qu’on avait arrachés à leur terre et qui venaient avec une histoire, avec un sens de la dignité personnelle, parfois avec un rang social. L’esclavage les avait tous mis au même plan. Mais il y avait là des guerriers de haut vol. Il y avait des savants. Il y avait des prêtres de telle ou telle religion. Ces gens, très vite, ont récupéré la volonté de redevenir eux-mêmes et d’être libres. Un jour, j’ai demandé à un universitaire réunionnais pourquoi le marronnage n’avait pas entraîné tout le monde. Après tout, pourquoi est-ce que tout le monde n’est pas parti en même temps ? Il m’a répondu, que pour s’opposer il faut avoir conscience de la légitimité de l’opposition. Les premiers qui partaient en marronnage étaient ceux les plus élevés dans la société d’où ils avaient été arrachés et qui n’avaient guère l’habitude d’obéir, et parfois plutôt celle de donner des ordres. Quant aux autres, parfois ils se révoltaient. D’autres fois, ils supportaient soit parce qu’ils avaient peur, soit parce que « c’est la vie ». Il faut beaucoup de courage, pour aller contre la volonté des maîtres qui torturent et qui tuent. Je lui ai alors demandé pourquoi alors cela a démarré ensuite de tous côtés. Il m’a répondu : à partir du moment où il y a eu une déclaration des droits de l’homme qui dit que tous les êtres humains sont égaux, alors n’importe qui se sent concerné par cette déclaration et se sent en droit de se mettre en mouvement pour se révolter. |
2) L’humanisme et la liberté
La France est uniquement possible en République ! Et la République proclame la liberté, l’égalité et la fraternité absolues entre tous les citoyens. Quels que soient leur genre, leur religion, leur couleur de peau !
La France, celle issue de cette histoire-là, est à jamais et pour toujours égalitaire. Elle n’acceptera jamais le racisme, l’intolérance religieuse, la stigmatisation de telle ou telle catégorie. Comme un corps étranger dont elle doit combattre les venins. Nous sommes évidemment chacun différents de tous les autres. Mais nous sommes semblables par notre commune condition humaine. Par notre égale dignité, par la nécessité d’assumer nos besoins et tous ceux de l’existence. Cette similitude, nous permet de comprendre pourquoi en dépit des apparences tous les êtres humains sont égaux en droit pour pouvoir le faire.
| La banalisation du mal Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les mécanismes mis à l’œuvre ne meurent pas avant qu’on les ait identifiés, éclairés, désignés et retirés du présent, quand ils s’y trouvent encore. Les génocides ont commencé par les mêmes qui ensuite vont les prolonger dans leur pays. En Afrique, en Namibie, c’est le premier génocide du XXᵉ siècle. Et si on avait arrêté ceux qui s’en étaient rendus coupables ? Si alors on avait tiré la leçon de ce qui s’est passé, alors peut-être aurait-on eu des précautions, des avertissements supplémentaires pour empêcher que se commette le génocide des Juifs d’Europe. De la même manière, les mécanismes qui ont rendu possible la force tranquille du mal pendant trois siècles, trois siècles pendant lesquels on a capturé des gens, on les a enchaînés, battus, mis dans des bateaux, jetés à la mer, contraints à l’esclavage. Trois siècles. Les mécanismes qui ont permis la banalité, la banalisation d’un tel crime sont toujours à l’œuvre si nous ne sommes pas capables d’en repérer l’essence. Et cette essence, c’est d’abord la chosification des êtres humains sous prétexte de couleur de peau, sous prétexte de religion, sous prétexte d’appartenance ethnique, sous tous les prétextes, mais qui commencent par regarder l’autre non comme un être humain, non comme son semblable, mais comme une espèce d’une variété différente. Déshumaniser est le commencement qui permet ensuite de ne pas reconnaître les droits élémentaires de tout être humain. La banalisation du mal, vient ensuite de tous ceux qui considèrent n’avoir pas de responsabilité personnelle dans l’accomplissement d’un processus meurtrier. Qui peuvent prétendre qu’ils ne savent pas, qui peuvent se donner le droit de regarder ailleurs, comme l’ont fait d’autres qui ensuite se sont défendus d’être coupables du crime d’Holocauste parce qu’ils ne faisaient qu’appliquer la loi de leur pays, disaient-ils à cette époque. La responsabilité humaine de chacun d’entre nous est continuellement engagée. Nous nous sentons responsables de tout ce qui se passe en ce moment. Et quand on commet un génocide, nous mettons notre point d’honneur à ne pas regarder ailleurs, mais à nous sentir directement et personnellement engagés dans le combat pour le faire cesser maintenant, tout de suite. Nous nous sommes approprié l’histoire de France dans tout ce qu’elle comporte de révolutionnaire et d’insoumission pour permettre l’unité du peuple français. Parce que c’est au prix du refus du racisme que le peuple français peut être un et indivisible, comme sa République doit l’être parce que son peuple est indivisible. Il fallait s’approprier les figures de l’insoumission des esclaves pour qu’aucun enfant ne croie que ce pays jadis ait pu être complice d’un crime qui a frappé ses arrière-grands-parents. |
Une autre histoire nous permet de rester le peuple français dans la République une et indivisible. Notre devoir est de la faire vivre. Et ce n’est pas qu’une affaire de frontières. La République est une et indivisible parce que son peuple est un et indivisible. Quelle que soit la religion de ses composantes, la couleur de peau. Nous devons porter ce message car il nous permet d’être Français. C’est-à-dire de ne pas être seulement un blanc ou seulement un adepte de telle ou telle religion. Mais d’être en même temps et ensemble des êtres humains reliés entre eux par un contrat politique et non ethnique, ni religieux, ni de couleur de peau. Ce contrat contient la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Les Français sont prêts à le mettre en partage avec l’humanité tout entière, c’est-à-dire tous ceux prêts à y adhérer.
Voilà ce que nous avons à dire !
Ici, viennent nous inspirer les mânes de Levasseur. En 1791, la discussion de l’Assemblée conclut. Il ne saurait y avoir d’êtres humains « non libres » sur le territoire de la République. Il y a alors encore un roi, ce territoire n’est pas encore celui de la République. Et pourtant, le roi n’a pas proclamé l’abolition de l’esclavage. C’est la République. Car, en 1794, il y a deux ans déjà que la République a été proclamée après la trahison de la patrie par le roi. Les députés élus dans les Antilles arrivent à la fin de l’année 1793 seulement. Il leur a fallu du temps pour arriver à surmonter tous les obstacles, et notamment ceux de la guerre. Car l’Europe tout entière s’était coalisée pour faire reculer et disparaître le régime républicain en France. Cela a permis, par la contagion, la production de l’inverse d’abord. La République un peu partout. Ils arrivent, c’est la fin de l’année 93, et à la faveur de leur présence ils parlent avec l’un, avec l’autre… Je pense au député Belley[14], le premier député noir en France. Mais qui s’intéresse à ces drôles de gens ? La conscience de la personne doit être en alerte, pour écouter et se révolter à son tour. Pour mettre en mouvement les événements. Voilà le composant nécessaire pour qu’un fait social devienne un fait politique accompli : des êtres humains pour prendre en charge le combat.
| Les femmes dans la révolte Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020, La lutte des femmes pour leur liberté, pour le droit à la possession en toute circonstance de la libre disposition de leur corps, est le prolongement avancé de la lutte contre la servitude et l’esclavage. Nul d’entre nous ne peut supporter qu’une aptitude biologique assigne un destin. Et on se souviendra, les maîtres reconnaissaient des droits particuliers aux femmes, à certaines circonstances, du moment qu’elles aient beaucoup d’enfants. C’est-à-dire si elles voulaient bien supporter d’être considérées comme des instruments de production. Mesdames et messieurs, la Réunion a préfiguré la révolte de Madame Rosa Parks[15]. Madame Rosa Parks, en refusant de s’asseoir à la place réservée aux femmes noires, a déclenché un mouvement révolutionnaire aux USA, vous le savez. Mais vous autres réunionnais, vous avez fait cela avant. En 1792, les femmes libres de couleur, au théâtre Fantoccini, refusèrent de s’asseoir à la place prévue pour les femmes « libres de couleur ». Elles se portèrent auprès de leurs époux à l’endroit où il leur semblait décent et correct de se trouver. Ce mouvement engagea le processus de révolution. À la Réunion comme dans l’Hexagone, il a trouvé sa forme la plus accomplie dans la révolte des femmes. Car la grande Révolution de 1789 le devient vraiment quand les femmes vont chercher le roi, la reine et le petit mitron à Versailles et les ramènent de force dans Paris. De même à la Réunion, l’affirmation du futur mouvement sans-culottes commence par cette révolte particulière des femmes « libres de couleur ». Car elles ont voulu l’appeler comme ça, ici comme à Paris. Elles créent les « clubs des chaumières », clubs de femmes révolutionnaires républicaines. Comme il y avait à Paris, sous la conduite de Pauline Léon[16] et de Madame Théroigne[17], des clubs de femmes citoyennes révolutionnaires. Oui, cela a commencé ici. Et ces clubs ont donné lieu ensuite en 1794 à la première forme insurrectionnelle de gouvernement local, du fait de la victoire du sans-culottisme. On me dit qu’il n’a duré que 14 mois, c’est plus que la durée de la Commune de Paris. Et la Commune continue à nous illuminer ! Acceptez les lumières des femmes de votre patrie, peuple de Réunion ! Comme l’avait fait Lucidor Corbin, qui a écrit un chant sur l’air de la Marseillaise. C’est « l’hymne des citoyens de couleurs ». Tout cela nous vient de la Réunion ! Souvenez-vous, la liberté ne fut acquise que par la révolution ! La Révolution de 1789 est la première à poser l’abolition de l’esclavage. Vive la révolution ! |
Aucune situation ne produit par elle-même un résultat politique sans y trouver des consciences engagées. Des militants, des citoyens, des gens prennent un bulletin de vote plutôt qu’un autre et font la décision. Parmi eux, qui écoutent les premiers ? Les jacobins. Ils viennent du club des Bretons, lesquels Bretons avaient cuit dur la peau de leurs aristocrates et constitué le cœur de la révolution française. Le club des jacobins est venu des Bretons. Le club des jacobins, c’est le parti politique de notre liberté face à tous les autres.
Parmi ces jacobins, il a fallu cet homme spécial, René Levasseur, pour que l’idée d’abolition aille à son terme quasiment immédiatement. Les députés des Antilles arrivent fin 1793. Le 4 février, Levasseur fait ouvrir la discussion. Ils sont là depuis à peine deux mois. Levasseur, lui, s’est indigné au moment où il était un homme jeune, sans engagement politique particulier. Il se trouve qu’étant jeune homme il s’était opposé à son oncle qui faisait profit du commerce de l’esclavage. Et lorsque pour la première fois il rencontre une personne qui incarne et représente la révolte contre l’esclavagisme, la jonction se fait. Il fait ouvrir le débat et le vote de l’abolition l’emporte.
Mais maintenant c’est aussi le moment de s’interroger sur la raison d’une abomination comme celle-là. Ferez-vous de l’esclavage le résultat malheureux d’une propension générale des êtres humains à la violence ? Non ! Tous ceux qui ont participé à la traite négrière, tous, étaient chacun personnellement responsables. Vous avez le droit de le dire. Toutes les personnes impliquées dans la Shoah, quel que soit le poste occupé, sont personnellement responsables du résultat. Nous le disons également. On n’est jamais l’exécutant innocent d’une mesure infâme.
Je vous le dis comme beaucoup d’entre vous avec la force de nos apprentissages de l’histoire. Mais aussi, de souvenirs. Ainsi pour moi cet instant dans le tribunal de Buenos Aires où arrivaient les militaires cités à comparaître pour l’assassinat de 30 000 des nôtres, militants de gauche qu’ils avaient assassinés. Ceux tués pendant la répression des dictatures des généraux Viola et Videla[18]. Chacun de ces militaires, celui-ci avait transporté, l’autre avait arrêté. Celui-là avait établi la liste, ceux-là avaient creusé le trou, ceux-là avaient tiré dessus. Chacun disait : « Moi, j’obéissais ». Et ils mettaient en avant le devoir d’obéissance contre le droit des gens qu’ils avaient assassinés. Il n’y a pas d’exécutants innocents de mesures injustes. Et nous les tenons tous pour coupables.
Notre patrie s’est honorée du procureur Strassera[19] en le décorant de la légion d’honneur. Beaucoup ont défilé ensuite pour témoigner. Parmi elles, les deux personnes dont j’avais obtenu à la faveur de circonstances incroyables la libération d’un camp d’extermination. Elles ont pu venir témoigner et demander justice pour les trente-deux français assassinés par les généraux et leurs exécutants. Tous ont pu dire : « Vous êtes coupables ! ».
Mais d’où venait cette dictature ? Sinon d’une nécessité politique, qui elle-même représentait une nécessité économique. D’où venait l’esclavage, je vous prie ? Sinon de la première globalisation depuis la période du commerce des épices, la première globalisation capitaliste dont Marx décrit parfaitement la fonction. La première accumulation géante de capital dans une division internationale du travail. La première mise en place à échelle mondiale du cycle de la marchandise transformée en argent, transformée ensuite en marchandise pour se transformer de nouveau en argent.
C’est ce fameux commerce triangulaire où l’on fait partir des objets acquis ici, vendus là-bas. Vendre en échange d’esclaves, revendus ensuite à fort prix dans les colonies où l’on produit du sucre. Le sucre fut le pétrole du XVIIIe siècle. Sa consommation fut multipliée par quatre. C’était ainsi un gisement ininterrompu de richesses, comme c’est aujourd’hui le cas du pétrole.
| L’esclavage c’est le début de l’accumulation de capital dans le cadre d’une mondialisation de la production sucrière Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Comparaison n’est pas raison, nous le savons tous. Mais à ce moment, mesdames et messieurs, une mondialisation se faisait. Le pétrole de l’époque, c’était le sucre ! Et un commerce était organisé sur trois continents. L’on distribuait, à un bout, de la verroterie, pour récupérer à l’autre de l’or. Et entre les deux, il y avait cette masse immense de souffrances et de servitudes. C’était la mondialisation esclavagiste. Ces principes comportent tant de traits communs qu’ils valent la peine d’être mentionnés. Là aussi, des traités inégaux mettent une partie du monde sous la coupe de l’autre. Là aussi, règne la volonté de se procurer du travail à pas cher. Tellement peu cher qu’on ne le paye plus ! Et en plus on réduit les gens à devoir pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. On donnait à chacun un petit lopin sur lequel il devait tirer sa pitance. Voyez comment s’est faite à l’époque une énorme concentration de capital. Il a été à l’origine du capitalisme, bien connu par la suite. Et, déjà, l’accumulation capitaliste se faisait par quelques personnes à l’intérieur d’un groupe. Plusieurs milliers de gens ont participé à l’armement des navires négriers. Mais en définitive, seulement 2 % des gens ont fait 25 % du trafic des esclaves. Exactement comme aujourd’hui, huit personnes possèdent autant que 50 % de l’humanité. Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime a été possible parce qu’il y avait un intérêt à le commettre, ne l’oublions jamais. Bien sûr, le cœur de l’esclavagiste, du tortureur, de l’exécutant, doit être pourri. Mais un système économique doit d’abord commencer par le demander. L’esclavagisme s’est d’abord nourri de la multiplication par quatre de la consommation du sucre au XVIIe siècle. Il y avait un intérêt particulier à organiser l’approvisionnement en sucre des pays en état de se le payer. On pouvait tirer un profit considérable. De la même manière, on commençait par tirer un profit considérable des individus achetés. On tirait jusqu’à 800 %, 1000 % de taux de profit sur un esclave. Les motivations ont été des motivations économiques où la cupidité a cherché à se faire passer pour une raison de bon sens. Elle a continué jusqu’au bout à prétexter des nécessités de l’économie contre la dignité humaine. Exactement comme aujourd’hui, on prétexte des nécessités économiques pour prendre des mesures, à l’évidence contre l’intérêt et le bon sens. Elles aboutissent au résultat d’une part si grande de notre population maintenue dans les chaînes de la servitude, de la misère et du dénuement. |
3) L’esclavage contemporain
Je vous raconte cette histoire en mettant à la fin cela, qui relève en réalité du début. C’est-à-dire la cupidité, moteur de l’histoire des esclavagistes au prix de la dignité humaine. Au prix de la déportation d’un million deux cent mille personnes sur les territoires des colonies françaises. De 4 millions, pour finir, si l’on compte les descendances.
L’origine est dans un régime économique. Et de même, aujourd’hui, avec les servitudes de notre époque. Centre trente mille subissent l’esclavage sur notre territoire, tel est le nombre établi par l’Association de lutte contre l’esclavage moderne. Les millions de personnes contraintes à l’esclavage du travail de la prostitution ou toutes les autres formes d’aliénation de la liberté humaine par la violence. Toutes ont un enracinement dans un modèle économique.
| Face à l’esclavage moderne, la révolution citoyenne ! Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Nous ne sommes pas quitte de l’histoire de l’esclavage. Les organismes internationaux repèrent entre 200 et 250 millions d’esclaves encore dans le monde. Rentrant en nous-mêmes, nous ne nous contenterons pas de montrer du doigt les esclaves des autres. La France a un devoir singulier de monter en première ligne pour pourchasser partout les maîtres d’esclaves. Et en particulier, de ne supporter sur son territoire aucune personne qui ait ici comme domestiques, des esclaves ! Et ce, si élevée qu’elle soit en titres ou en fortune dans son pays du maître d’esclave. Je l’ai dit, il faut réfléchir à notre devoir d’insoumission à l’égard des servitudes d’aujourd’hui. Nous devons aussi réfléchir en considérant la situation de ceux, dans notre pays, réduits à un état voisin de la situation des esclaves. Non du fait de leur servitude, mais du fait d’être traités non comme des personnes mais comme des objets. Souvenons-nous, à cette heure, des 148 000 personnes sans logis d’aucune sorte. Dans un grand pays, si riche, où il y a 9 millions de pauvres. Rien, sauf le misérable bout de carton dont ils se couvrent la nuit pour éviter de mourir. Sans y parvenir toujours, et sous nos yeux ! 2 000 personnes par an meurent abandonnées de toutes et de tous ! 148 000 personnes n’ont plus accès à aucun droit social. Puisqu’elles n’ont plus aucun toit, puisqu’elles deviennent des personnes inconnues, sans domicile fixe. Et surtout j’en appelle au souvenir de la dignité de ces personnes quand elles semblent déchues devant nous. Ceux-là, n’ayant plus d’adresse, n’ont plus de carte d’électeur. Ce ne sont plus des citoyens. Ils sont réduits à cette qualité particulière de pauvre chose. Ils ne comptent plus dans la communauté des hommes et des femmes libres que nous formons. La liberté est possible uniquement si l’égalité est répandue entre tous et permet à chacun d’accéder à ses droits. La liberté est mariée avec l’égalité, l’égalité est mariée avec la liberté. L’une est impossible sans l’autre. Telle est la grande leçon de la Révolution de 1789 ! Et pour finir, nous accédons à la compréhension de tout cela, par notre cœur autant que par notre raison, parce que nous y accolons le troisième terme. Nous sommes tous frères et sœurs en humanité. |
Ce faisant, comme me l’a dit hier une jeune femme rencontrée avec des étudiants à Tours, il y a un don. Perdre son autonomie, c’est donner la liberté à quelqu’un d’autre de décider pour vous. Autrement dit, accepter de réduire son autonomie et sa liberté, c’est augmenter le nombre de ceux qui se croient en droit d’opprimer et de décider à la place des autres. La liberté consubstantielle avec la citoyenneté.
Il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de droit de l’être humain dans l’absolu. Il n’en existe qu’en fait et en réalité. Et c’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme ne s’appelle pas Déclaration des droits de l’homme. Elle s’appelle Déclaration des droits de l’Homme (de l’être humain) et du citoyen. Car sans les droits du citoyen, la liberté est juste un mot creux, un commandement parmi d’autres souhaits pieux. La garantie de la liberté, la garantie des droits de l’être humain, c’est la citoyenneté !
C’est la liberté déjà conquise. Ce sont les droits déjà acquis. Et la première de nos règles sera de ne jamais accepter de marchander l’un de ces droits acquis. Toujours dans le sens d’augmenter l’autonomie de chacun d’entre nous au détriment du pouvoir des autres. La Sécurité sociale augmente la liberté de chacun d’entre nous et diminue le droit d’aucun de décider à notre place. De notre santé, de nos actions, etc. Pas une des conquêtes sociales du mouvement ouvrier et de la longue lutte pour l’égalité n’a pas été arrachée par le combat.
Ici se fixe le discours des racistes. Ils voudraient pour le futur un passé toujours recommencé. Au nom des droits de la tradition, ils se gardent bien de dire quel fruit pourri contient aussi la tradition. Ou plus exactement, ils ne la citent qu’en opposition aux belles réalisations du combat pour la liberté.
Et notez ceci, à cette heure. L’humanisme naît à la fin du XIVe siècle. Mais avant lui, le premier texte à proclamer l’égalité entre des êtres humains, apparemment dissemblables, c’est un texte féministe. C’est Christine de Pisan[20], 40 ans avant le manifeste de Pic de la Mirandole[21]. Et ainsi, dans l’histoire de France, va commencer à entrer le principe de liberté. Notamment au XVIe siècle avec la Renaissance. Il nous arrive sous deux visages. Le premier visage, ce sera celui du rire, de l’explosion de joie. Non, la vie n’est pas une vallée de larmes où on achète son salut par la souffrance. C’est le visage de Rabelais[22]. Il dit et fait rire avec Pantagruel : « Le rire est le propre de l’homme ». C’est un médecin qui parle.
Quand je vois la biographie du député Levasseur, je découvre l’une de ses premières revendications. Conventionnel républicain jacobin, ce fut de demander une école gratuite de sage-femmes. Chaque femme devait pouvoir bénéficier, lorsqu’elle enfante, du concours expérimenté de quelqu’un. Ces personnes ont appris à braver cela, considéré comme une loi de la nature. Celle de mettre sa vie en péril à ce moment et de le vivre toujours dans la souffrance.
| L’insoumission est le cœur de la nature humaine Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’insoumission et le cœur de la nature humaine. Quiconque met en doute l’ordre qu’on lui propose est conduit à s’interroger sur sa propre place dans cet ordre. L’insoumission, c’est la liberté. La liberté suppose ou produit le choix. Vous êtes libres parce que vous pouvez choisir et vous êtes libres quand vous donnez le choix. La liberté et le choix sont une seule et même chose et décrivent l’être humain. Et à partir de là, c’est-à-dire à partir du moment où existe un choix, n’acceptez jamais qu’on vous dise : « On ne peut pas faire autrement. On a toujours fait comme ça ». Il y a toujours un choix. À partir du moment où vous acceptez l’idée qu’il y a un choix soudain, vous êtes une personne mise à distance de ses actes. Vous n’êtes pas confondu avec votre acte. Donc vous en êtes pleinement et absolument responsable. Il n’y a pas de liberté possible sans assumer sa conséquence : la responsabilité de ses actes. Mais il y a la responsabilité de ses actes si on est libre. La liberté ainsi est la vertu fondamentale de l’être humain. Et c’est pourquoi Jean-Jacques Rousseau dit que renoncer à sa liberté, c’est renoncer au statut d’être humain. Et la liberté se confondra toujours avec l’autodétermination. Alors, la magnifique parole, la grandiose promesse de l’humanisme et de l’idée de la dignité de l’être humain, auteur de son histoire, peut se réaliser pleinement. Et alors elle devient le sujet de la discussion collective, parce qu’aucun d’entre nous ne peut se constituer, ne peut devenir une personne, sans les autres et sans la société à l’intérieur de laquelle il accomplit son destin singulier et personnel. Voilà comment tout se tient. Et voilà pourquoi l’abolition de l’esclavage est un fait philosophique, un fait moral et un fait politique. Politique, chaque fois qu’on accepte de continuer à porter les chaînes de la servitude du préjugé, quel que soit ce préjugé, le préjugé raciste qui divise le peuple en essentialisant à partir de la couleur de peau, de la religion, ou de différences qui, bien sûr, existent. |
4) Tout au long de l’histoire, ne cessons jamais la révolte
Ainsi sommes-nous depuis le début, telle est notre histoire. Et elle, il s’agit de la faire vivre. À cet instant de l’histoire et vous autres, les insoumis, femmes et hommes dans ce public, vous avez un devoir, plus grand que tous les autres. Celui de porter cette histoire. De la proclamer, d’assumer l’héritage de la grande Révolution. Sans jamais baisser les yeux parce qu’on vous opposera tel ou tel épisode du combat en vous faisant oublier tel ou tel autre. Parce qu’on vous mettra sur les bras toutes les violences commises en oubliant les violences millénaires contre lesquelles la Révolution a dû triompher pour finir.
Portez la mémoire de l’histoire de la Révolution ! Faites-vous français par la communion de l’histoire de la Révolution. Qui que vous soyez, d’où que vous veniez, qui qu’aient été vos ancêtres. Puisque dorénavant, un de nos ancêtres sur trois est étranger. Et ce pour chacun d’entre nous. Vous devenez français parce que vous avez votre carte d’identité. Si vous devez adhérer à une histoire commune parce qu’il le faut, alors vous adhérez à l’histoire à partir de la grande Révolution.
La nation française a été créée par la République. Bien sûr, la permanence des lieux et la succession des générations permettent d’évoquer une nation française préalable à la République. C’est une illusion. Je le sais bien, ces mots choquent l’intuition. Mais à ce moment la rupture fait sens, pas la continuité ! Demain, la continuité ne fera pas sens. Celle entre notre génération et celle perdante de tant de batailles récemment. Au point que s’est établi le régime économique et politique absurde sous lequel nous nous trouvons. Où nous obéissons à la loi du dieu marché et à ses grands prêtres, les cours de bourse, les traders et autres personnes attachées à la compétitivité, flexibilité, modernité…
Ce sera la rupture opérée par nous-mêmes et dont nous avons l’occasion bientôt avec des bulletins de vote. La politique n’est pas une chose dont on ne parle pas dans un cimetière comme celui d’où je vous parle. Parler de politique dans ce cimetière et devant l’endroit où l’on célèbre Levasseur est un devoir ! Et vous n’oublierez pas de regarder, comme vous le faites le 11 novembre, ici dans ce cimetière, les tombes de tous ceux envoyés à la boucherie de 1914 et jusqu’en 1918. Et vous n’oublierez pas, non plus, la mémoire de ceux fusillés pour l’exemple. C’est un honneur immense, pour moi, d’avoir été le président d’un groupe parlementaire où siège un homme comme Bastien Lachaud. Il a présenté au nom du groupe Insoumis une loi réhabilitant ces morts fusillés pour l’exemple comme morts pour la France. Ces hommes allaient mourir de cette insoumission, ils le savaient. La seule forme de protestation valable était de s’opposer, ces hommes le savaient. La loi a été adoptée. Elle reste bloquée au Sénat ! Mais elle a été adoptée.
Un député insoumis encore, un français venu de la Réunion, Younous Omarjee, a fait adopter par le Parlement européen la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. C’est un honneur pour nous d’y avoir pensé, après trois siècles de durée de ce massacre !
| Le racisme, la culture de l’esclavage Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime fut accompagné non seulement de bonnes raisons économiques mais aussi d’une culture. En quelque sorte, l’on chercha à peu près partout à la répandre. Et d’abord dans l’esprit des victimes, pour les conduire à consentir au crime. C’est la naturalisation de l’inégalité, c’est-à-dire, l’idée raciste. L’idée que d’aucuns, du fait de la couleur de leur peau, ou de leur religion, ou de leur origine, sont voués à la servitude. Ce préjugé existe encore aujourd’hui, sous sa forme la plus laide. Celle selon laquelle, du fait de la couleur de sa peau, ou de sa religion, d’aucuns seraient plus particulièrement voués au crime. Et la patrie républicaine, de nouveau, doit souffrir en grand de voir montrés du doigt d’aucuns de ses enfants en raison de leur religion. Si le 20 décembre à la Réunion doit être une occasion de chercher en nous la force de caractère, alors, nous devons protester contre la façon avec laquelle nos compatriotes musulmans sont traités. Comme étant suspects, par à priori, de tout. Pourtant ils sont nos égaux, nos frères et nos sœurs. Ils ne sauraient être tenus pour responsables de ceux réclamés d’eux pour commettre des actes meurtriers. Oui, dans la Fêt Kaf[23], il y a bien des motifs de méditation. Il y a bien des symboles forts. Ils vivent et doivent vivre en nous. Nous ne commémorons pas. Nous célébrons l’événement de la résistance implacable des esclaves contre la servitude. Le système avait besoin d’entrer dans les têtes. Il se maintenait, pour le reste, par la répression la plus féroce. Et dans cette répression, ils tenaient d’abord pour suspects ceux dont la couleur de peau n’était pas celle des maîtres. Cela doit servir encore à réfléchir et à comprendre la signification particulière, et particulièrement odieuse, de ceux encore animés par ces motifs racistes. Surtout quand ils ont reçu de la patrie l’exercice de l’autorité publique. En quoi l’esclavage est-il jusqu’au bout, et jusque dans son dernier aspect, un crime ? Pourquoi est-ce un crime contre l’humanité ? Pas seulement à cause des mauvais traitements organisés. Pas seulement à cause de la durée inouïe de trois siècles pendant laquelle il a eu lieu. Pas seulement parce que nous sommes heurtés d’apprendre comment une personne a pu être considérée comme un bien meuble. Il y a dans l’esclavage une chose de plus que tout. C’est l’idée selon laquelle l’être humain, à un certain moment, cesse d’être un être de liberté. Or, l’être humain se construit ainsi dès son plus jeune âge. Vous le savez, vous dont les enfants vous disent « non » dès l’âge de trois ans. Vous le savez tous d’expérience, on s’affirme comme personne dans son identité en commençant par s’opposer, avant demain de composer. |
C’est un honneur pour moi d’avoir dans le groupe insoumis Jean-Hugues Ratenon. Il a déposé une proposition de loi pour célébrer, en plus des dates de chacune des régions d’esclavage, une date pour tous. Celle du 4 février 1794. Quand on a décidé, à l’initiative de Levasseur, d’abolir l’esclavage.
Oui, il y a eu l’histoire après ! Bien sûr ! Quelle histoire douloureuse et implacable ! La volonté de résistance ! Louis Delgrès[24], officier noir, jacobin, des armées de libération de la patrie républicaine, préfère se suicider avec les trois-cents autour de lui plutôt que de se rendre et de retourner en esclavage.
René Levasseur, ses mânes sont brûlantes ! Son message a porté dans le temps. Il le traverse et fracasse le présent. Il sonne comme un signal d’alerte. Quand reviennent en même temps l’espérance des jours heureux et les nuages. Ils remplissent le ciel de noir et d’ombres.
Son message doit continuer à ensemencer les cœurs et les esprits. Pour préparer, en chacun d’entre nous, la force de résistance morale et de contre-offensive. Partout les mêmes réductions de liberté, les mêmes retours à la chaîne. De l’épuisé privé de son droit à la retraite, de l’épuisé privé de son droit à la diminution du temps de travail dans la journée et dans l’année.
Bref, la volonté d’empêcher de perdre tout cela, conquis de haute lutte. La volonté de faire en sorte d’étendre ce champ de la liberté. Voilà, aujourd’hui nous célébrons tout cela. Et je me suis senti tenu par le devoir de le faire, comme à chacune des occasions présentées par la vie.
| Hommage aux combattantes et combattants pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 J’ai le cœur plein de gratitude, à cet instant, pour ce qui m’est donné par la vie. Le bonheur de partager avec vous le discours de Madame Bello[25]. Votre attention sereine, la gravité du moment, la splendeur du paysage autour de moi. J’ai la gratitude à l’égard du conseil municipal de Saint-Paul : il me donne l’honneur et la possibilité de m’exprimer devant vous à cet instant. Hier, au camp Villèle, j’écoutais avec émotion ces enfants chanter l’hymne à la liberté et je repensais à ces vers de Machado[26]. Quand nous croyons avancer sur un chemin, nous ne faisons rien d’autre que de suivre la logique de nos pas. Et en définitive, nous sommes les maîtres de nos vies, si nous décidons du chemin pris. Le chemin n’existe pas. Il n’y a que nos pas, il n’y a que nos choix. En écoutant les mélopées de la maloya[27], j’entrais en communion avec le cœur humain. Il balance entre les douleurs du moment et l’espérance du lendemain. Entre le doute sur soi et la foi en l’avenir. Ce moment-là devait m’arriver, il le fallait par-dessus tout. Il me permet d’être devant vous et vous en particulier Madame Huguette Bello. Vous incarnez quelque chose de peut-être plus grand que vous, que l’instant, que votre appartenance politique. L’indéfectible fidélité à un message. Il tient lieu de fil rouge dans l’histoire et nous unit comme être humain dans notre humanité. L’appétit de liberté, la révolte et la capacité de s’indigner devant le malheur des autres comme s’il était le sien propre. Vous êtes, Madame, l’incarnation des vertus féministes observées, ici, sur cette île. Peut-être plus fort qu’ailleurs, car elles sont si peu mentionnées, les héroïnes de cette lutte permanente contre l’esclavage. Cela devait être vous. Cela devait être ce jour, le 20 décembre. Sur l’horizon, le soleil hésite depuis des millénaires. Et avant nous toutes les générations humaines l’ont observé. La nuit semble gagner, et puis le 20 décembre, le soleil hésite. Et pour finir, il reprend son cours de l’autre côté. Chaque jour dorénavant sera plus long à partir de demain. Chaque jour la lumière l’emportera sur l’ombre. Le solstice est un lieu incroyable. Il donne cette leçon terrible : en définitive, rien d’humain n’est jamais effacé de l’histoire humaine. Il aura fallu un ouragan pour faire une ouverture de la fosse commune du temps et rejaillir soudain ces mille personnes esclaves jetées, abandonnées à la terre. Certains croyaient, par cet acte, finir de les effacer. Ils les promettaient en fait à cette résurrection parmi nous. Elle nous appelle à garder en nous et à faire vivre le goût de la liberté. Il n’aura, je n’en doute pas un seul instant, quitté leur cœur, jusqu’à ce que cette barbarie s’accomplisse de les jeter à la terre. Sans aucun rite, sans aucune marque pour permettre d’en récupérer le souvenir. Quelle circonstance particulière, Madame, d’avoir vous-même participé à l’établissement de l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Comme c’est un symbole puissant que la Réunion ait donné cet enfant de la patrie républicaine commune des Français portant devant le Parlement européen la proposition que l’esclavage soit reconnu comme crime contre l’humanité. Quelle gloire pour nous, Réunionnais et Français, de penser à notre peuple parmi tous les autres. Beaucoup ont connu cette minorité d’oppresseurs esclavagistes. Ce continent a tant participé à l’esclavagisme. Mais la reconnaissance pour toujours des populations est venue de l’Oran et de cette île. Cela doit être pour nous l’occasion de penser à la chose suivante. Younous Omarjee n’est pas seulement l’enfant de la Réunion. Il est l’enfant d’une lutte, d’une insoumission, d’un choix politique. Ils récusent la diminution ou l’asservissement de toute forme de liberté. Il n’y a pas de liberté sans combattants de la liberté. La révolte pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 La République, en 1848, à peine née, accepte l’idée de la fin de l’esclavage. Car les esclaves se sont révoltés. La République, chose commune, bien commun, est absolument à l’opposé de toute forme de servitude. En ce sens, la République est un régime, à jamais inachevé. Et j’apprécierai de cesser d’appeler « forces de l’ordre » la répression et le maintien dans un désordre de la société libérale, de la précarité, du chômage, de la misère, de l’humiliation. Nous voulons des gardiens de la paix. La paix civile, celle de l’harmonie entre les êtres humains et avec la nature. Oui, je fais mien ton appel Huguette ! Je veux être Héva, je veux être Cimendef[28] ! Chaque homme, chaque femme choisit son destin autant qu’il le peut, comme il le peut, mais autant qu’il le veut ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté en nous ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté, il faut la faire naître dans le cœur de nos enfants. Ils doivent l’apprendre demain, toujours être du côté de la victime et pas du côté du bourreau. Ils doivent avoir le courage de dire qu’ils n’ont pas d’histoire commune avec lui. |
En Guadeloupe, sur les marches de l’esclavage. À la Réunion, le 20 décembre dernier, sur ce petit cimetière où m’avait invité Huguette Bello à prononcer, avec elle, un discours. Nous étions, peut-être quelques-uns d’entre vous l’ont su, à côté du cimetière. Un cyclone était passé auparavant, en 2011. Et en arrachant la terre, il avait révélé 2 000 squelettes. Ceux des esclaves jetés à la fosse commune.
Ce fut, pour moi, comme une déflagration intime. Au même moment, la mer battait doucement le rivage. Comme un cœur tape le tam-tam de la vie. J’entendais tambour bèlé, tambour gwoka, la maloya. Toutes les musiques chantées par ceux qui ont accompli, en dépit de tout. Et surtout de circonstances déshumanisantes, davantage que leurs bourreaux quasiment. Jusqu’à ce qu’ils en triomphent !
L’esclavage les ramassait en paquets et ensuite les triait et les éparpillait. De telle sorte, ceux arrivés sur les lieux de l’esclavagisation ne parlaient pas la même langue. Vous devez le savoir, ils n’étaient pas tous de la même classe sociale dans les populations d’origine. Il y avait là des prêtres, des nobles, des paysans. Tout ça pris comme un paquet humain et jeté dans l’esclavage. Et alors se produisit une chose, qui va rester notre devoir. La force du processus d’humanisation l’a emporté sur tout. Ils ne parlaient pas la même langue. Ils étaient soumis à la domination. Ils étaient menacés de mort s’ils se coalisaient.
Mais la vie fut la plus forte. Et cette vie opéra quelque chose. Elle n’a jamais cessé d’opérer depuis. Et nous devons en recueillir avec joie, avec bonheur, l’héritage. C’est un des enfants des sociétés en lutte contre les conséquences deshumanisantes de l’esclavage ont inventé un mot. Cela est frappant. Ce mot décrit ce moment où l’humanisation l’emporte sur tout le reste.
5) La créolisation
Ce mot c’est la créolisation. Se créoliser, c’est tout simplement laisser la vie faire son œuvre. Pas seulement la vie des passions amoureuses ! Pas seulement la vie de tous les métissages bienvenus que nous connaissons ! Mais quelque chose au-delà. C’est-à-dire parler la même langue, aimer les mêmes choses, écouter les mêmes musiques. Être capables de savourer les mêmes poésies, sans distinction d’identité, de religion, de couleur, de genre. J’ai vu qu’on m’opposait, avec des sourires sarcastiques… On me dit : « Eh bien voilà, nous luttons contre le grand remplacement », disent les racistes, « Et monsieur Mélenchon, lui s’en réjouit. Il est pour la créolisation ».
Oui, je suis pour la créolisation, mais je n’ai rien besoin de faire. C’est comme la loi de la gravitation. Monsieur, si vous ne voulez pas lever les pieds dans l’escalier, faites-le. Mais la loi de la gravitation s’appliquera à vous comme à tout le monde. Et je peux vous dire la suite de l’histoire. La créolisation que ça vous plaise ou pas, ça se fera. Et la France est faite de ce brassage. Depuis toujours ! Depuis l’origine de son histoire ! Je l’ai dit et répété : quel autre peuple dit être gallo-romain ? Qui a inventé une idée pareille ? Gallo-romains, des gaulois et des romains.
Je suis élu de Marseille. Savez-vous comment cette ville est née ? D’un immigré descendu d’un bateau. Il a épousé une femme gauloise. Voilà comment cela commence. Il a épousé une femme gauloise parce qu’elle l’a choisi. Oui, c’était l’habitude là-bas à l’époque. La gauloise a préféré le grec aux autres, et voilà comment ça s’est passé. Il y a 2 600 ans. Et qui avec ses petits bras, va empêcher ça ?
L’histoire de France, peuple gallo-romain. L’histoire de France, ce peuple qui a inventé lui-même sa langue – bien que parfois en opprimant celle des autres. Mais il l’a inventée et ainsi de suite. Jusqu’au point où nous sommes rendus aujourd’hui.
| Nous sommes voués à la créolisation Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les plus jeunes, la jeune génération, voilà ce que vous avez à faire. Notre pays a été labouré, meurtri, accablé de racisme, et il l’est encore. Voyez ce surgissement partout, dans l’édition, dans la presse, à la télé, partout. Ce surgissement du racisme, du différentialisme, de l’essentialisation des hommes, des femmes ! Tous ces discours obscurantistes vous couperaient la route de la tâche que vous avez à accomplir dans notre pays. Une personne sur quatre a un grand parent étranger, 40 % de la population parle au moins deux langues. Nous sommes voués à être une nation créole et tant mieux. Que la jeune génération fasse le grand remplacement de l’ancienne génération. Chaque génération remplace la précédente, chaque génération est un peuple nouveau. Mais vous, vous avez cette tâche à accomplir : guérir ce pays des plaies du racisme et du différentialisme et de l’indifférence. L’indifférence des lâches qui regardent ailleurs quand il y a un génocide, l’indifférence de ceux qui ne veulent pas voir la pauvreté tant qu’elle n’est pas entrée chez eux. L’indifférence de ceux qui ne savent pas qu’il y a des centaines de nourrissons qui cette nuit vont dormir dans la rue avec ces milliers de gens qui ont été expulsés de tout dans un pays si riche. La honte, vous la porterez si vous ne faites rien. La honte, comme l’ont portée ceux qui ont regardé, à Nantes et ailleurs, passer les bateaux négriers sans avoir rien à dire. La honte, ça passe. Mais la leçon, il faut la tirer maintenant. Tous ceux qui sont réduits au chaînes de la misère, du racisme, du sexisme, doivent être libérés par l’action politique implacable, sans céder, sans combines, sans compromis. Parce qu’il y a trop de gens prêts à faire des compromis. Il faut choisir entre ceux qui tiennent des chandelles et ceux qui portent des flambeaux. Les flambeaux, ça éclaire plus loin et c’est ce qu’on va faire maintenant. Assumez le pouvoir de créolisation Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Patrie, à cette heure, où je te vois titubante, tu cherches du bout des doigts, dans l’obscurité des idées confuses. Je t’invite à réfléchir à l’exemple donné par l’île de la Réunion, sa population, son peuple. Peuple français, votre avenir c’est l’esprit de la Réunion. Par un dépassement, une transformation, une croissance, une nutrition, la Réunion s’est créolisée. Et parce que créolisée, elle est capable de pouvoir dire : « C’est juste un début, nous n’en avons pas fini avec notre capacité d’invention, la créolisation ». La créolisation Parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de similitude. Et parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de créolisation. La créolisation est le meilleur de nous. Ce n’est pas une forme de dilution de l’identité, comme d’aucuns le supposent. Ceux-là vivent dans la hantise de l’autre. Ils passent de la hantise à la peur et de la peur au crime. Mesdames et messieurs, vous m’avez donné le privilège de pouvoir m’adresser à vous. Vous m’avez donné la possibilité de dire, à cet instant, mon amour d’une certaine patrie. Elle nous rassemble tous et, je l’estime, vous en êtes en quelque sorte une préfiguration. Mesdames et messieurs, je ne saurai finir sans évoquer le plus important à mes yeux. Vous ne devez rien à personne. Ceux libérés de la servitude n’ont de gratitude à avoir à l’égard de personne. Car ils ont imposé aux maîtres de céder par leur combat et leur irrépressible volonté de liberté. Ce n’est pas un don, c’est une conquête ! Le marronnage est un modèle de vie. Le marronnage et les autres formes de lutte ont été terribles. On le dit assez, certains crurent retrouver la liberté en reprenant la mer. Mais combien ont préféré le suicide à la servitude. Et ce combien de fois ! La similitude appelle au combat pour la liberté Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage – 4 février 2017 Je ne peux passer à ma conclusion sans évoquer le visage du vainqueur de la lutte contre l’esclavage en Haïti : Toussaint Louverture[29]. Toussaint Louverture, capturé, vaincu, est mort au Fort de Joux, pas bien loin d’ici sur notre bonne terre de Franche-Comté. Adjoint à la culture de la commune de Massy, il y a déjà quelques années, le hasard de la vie m’a fait choisir l’installation d’une œuvre d’art. Et j’ai participé à l’érection d’une statue en bronze sur la place du marché, à même le sol, représentant Toussaint Louverture. Et nous, Français, dans cette affaire, peu importe la nationalité. Nous sommes autant de Toussaint Louverture que nous sommes de têtes ici. Cet homme périt et ne céda jamais. Sur place, quand on vint leur faire la guerre, et chaque fois qu’il se sentirent à deux doigts d’être vaincus, les Haïtiens d’alors résistèrent de toutes les façons possibles. Et on se souvient de cette scène extraordinaire de Delgrès. Il était Noir et officier français. Il a préféré faire sauter le fort, ses hommes et lui, plutôt que de se rendre ! Vous voyez : évidemment, c’est une histoire résumée. Mais j’ai voulu, puisque me voici le candidat des insoumis, célébrer les insoumis les plus courageux qui soient. C’est-à-dire ceux-là avec le moins de moyens de leur insoumission. J’ai voulu célébrer avec vous l’amour de l’esprit humain et de la liberté. Il nous mène tout droit à l’amour de l’égalité. Fanon[30] dit une chose qui renvoie au mot le plus magnifique du texte lu tout à l’heure. Vous pouvez le voir dans le musée. Ce mot, c’est « semblable ». Car voyez-vous, y compris dans la religion dominante de l’époque, on parle souvent d’autrui. Vis-à-vis desquels on a des devoirs. Mais le mot « semblable » est beaucoup plus fort ! Nous ne sommes pas identiques, cela va de soi. De toutes les façons possibles, nous le ne sommes pas, ni physiquement, ni intellectuellement. Mais nous sommes tous unis par un fait : nous sommes semblables et même identiques quant à nos besoins. Cette identité des besoins nous rend semblables dans la condition humaine. Et si nous sommes semblables et avons des besoins identiques, alors nous avons des droits en commun. Et en particulier, celui d’accéder librement aux moyens de notre subsistance. Et de la reproduction de notre existence, et de celle de nos enfants. La similitude des êtres humains, l’identité de leurs besoins, établit la nature de bien commun des biens essentiels à leur survie. Tels que l’énergie, l’eau, la lumière, le logement, et toutes ces choses sans lesquelles il n’y a pas de vie humaine possible. La similitude nous appelle au combat pour la liberté. La similitude fonde le devoir du combat pour l’égalité. Et Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dit : « Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme ! ». Et il veut dire de l’être humain. « Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Le blanc n’est pas. Nous sommes juste des êtres humains ». |
Je le pense, personne n’a l’intention de contester mon patriotisme républicain ou jacobin. Mes grands-pères et grands-mères venaient d’un peu tout le tour de la Méditerranée et tous ne sont pas nés avec une carte d’identité française dans la poche. Voilà comment on devient français, parce qu’on adhère à l’idée française. Et on adhère à l’idée française parce qu’on peut y adhérer. Et on peut y adhérer, si l’idée française, ce n’est pas une religion, si ce n’est pas une couleur de peau. Alors, la porte est grande ouverte pour devenir français.
Si vous fermez la porte et vous la réduisez, alors évidemment la France devient toute petite. Si vous la ramenez à l’identité de votre arrière-grand-mère, de la pratique religieuse d’il y a cinq générations, dans un pays où 60 % des gens sont d’abord surtout fatigués d’entendre parler de religion sans arrêt, alors la France devient toute rabougrie, incapable de vivre à l’échelle à laquelle. Moi je veux la voir vivre. Présente sur les cinq continents, aux portes de l’humanité universelle partout. Et peut-être avec une place particulière, on l’admettra, dans la francophonie, langue commune qui réunit 300 millions de personnes, 700 millions à la fin du siècle.
Regardez quel ressort magnifique d’intelligence et de communication, de créolisation nous donne la perspective de pouvoir échanger toujours plus densément avec les peuples francophones du monde. Depuis les Québécois jusqu’aux Sénégalais, Camerounais et d’autres. J’y pense très fort. Et il n’y a pas besoin d’avoir davantage que cette langue en commun pour pouvoir partager. Pour cela, j’ai dit me sentir l’héritier des jacobins libérateurs. Ils propagent l’esprit Condorcet[31] et les autres. Quand je dis : « Faisons une université de l’espace, faisons une université de la mer, une université francophone. Unie à tous les locuteurs de notre langue, parce que la plus grande communion que l’on puisse faire c’est celle de l’esprit. » Parce que d’elle vient la créolisation.
| Les balisiers allument la flamme de l’insoumission ! Retranscription du discours en hommage à Aimé Césaire le 19 décembre 2021, en Martinique Nous autres, les insoumis, venons devant la tombe d’Aimé Césaire comme pour un pèlerinage intellectuel. Avec le sentiment d’être à notre place à ses côtés. Qu’elle est curieuse, cette terre de la Martinique. Si petite dans l’Océan, si petite dans la Caraïbe. Si loin des côtes d’où est originaire la plupart de sa population. En si peu de temps elle a pu donner au monde, en même temps : Glissant[32], Confiant[33], Chamoiseau[34], Césaire et Fanon. C’est-à-dire à la fois les gens capables de raconter le monde, comme on le voit comme être humain sensible, et capables de le penser. Cette synthèse apparue chez le poète Césaire. Et l’homme d’action Césaire, en même temps. Je veux faire référence à cette qualité de synthèse humaine. Parce que c’est de ce bois-là dont nous aimerions nous-mêmes être faits. Chacun d’entre nous, dans notre responsabilité, elle de présidente de groupe, lui de chef de délégation, moi de porte-parole dans cette élection. Capables à la fois de la sensibilité humaine et de la pensée politique claire. Aujourd’hui, sous une appellation anglo-saxonne improbable de « French studies », on redécouvre les travaux de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire. Au point de départ, lorsque Césaire évoque la négritude, il y avait bien des raisons de s’étonner. Quand on y réfléchit, on le voit bien. Certaines idées dominaient à l’époque. Le concept de négritude ne les recoupait pas. Mais Césaire, avant d’autres, avait compris. L’Universel ne peut pas naître aussi longtemps qu’est empêchée la pleine conscience, de la singularité et de la différence. Cette singularité rend possible le cheminement jusqu’à l’universel. Césaire l’a compris avant les autres. D’ailleurs, le concept de négritude posait question dès à l’époque. Mais pour finir, reste au-delà de la gangue des événements du moment, des prises de conscience du moment, le diamant pur de la pensée. Quand Césaire parle, l’idée même de négritude n’est pas admise. Parce qu’à ce moment-là, on suppose l’universel comme un fait et non comme un but. Il décrit un objet au-dessus de toutes les particularités. Si bien que les évoquer semble s’attarder dans l’histoire et retarder le moment libérateur. Mais Césaire, avant nous, comprend. Je parle de Césaire le poète. Césaire, avant nous, comprend comment la créolisation est le chemin vers l’universel. Mais pour cela il faut admettre le point de départ. C’était la négritude. Ce concept embrassait des différences extrêmement amples, entre ceux qui rendent possible cette négritude. Des esclaves venus de tous les points du continent africain. C’est pourquoi ce concept nous a aidés sur le chemin. À notre tour il nous faut l’emprunter partout et jusque dans des sociétés qui ne se croient pas concernées par ces questions. Quand on est dans le pays de Caux, en Normandie, quiconque arrive du bocage, extérieur au bocage, est aussitôt appelé horsain[35]. C’est dire qu’on a tôt fait d’être un étranger. Jamais ils n’auraient imaginé des peuples venir de tous côtés, par vagues, et s’assembler pour en former un nouveau. Le peuple français, tel qu’il est aujourd’hui dans l’Hexagone comme dans les Caraïbes. Ça, c’est notre dette intellectuelle et spirituelle à l’égard de Césaire. Et de ses concepts nés, encore une fois, je le rappelle, dans la polémique. Il a choisi ce balisier comme symbole pour son parti, et nous-mêmes nous l’avons mis sur notre gerbe aujourd’hui au centre. Et puis, il parlait de la déchirure fondamentale. Et dans la déchirure, bien sûr, on observe les lèvres de la plaie. Le balisier nous les montre, mais le verbe enflammé de Césaire nous apprend à voir la flamme. Elle en jaillit à l’endroit même où se déchire le balisier. Cela se passe à cet endroit, elle le conduit à le dire. Lorsque le balisier se déchire comme un thorax. Il fait jaillir le feu du phénix, se reconstitue à l’instant même où il se détruit. Ce feu-là nous implique et nous concerne. Ce message-là doit aller jusque dans l’Hexagone, mais pas uniquement. Tous les peuples du monde sont dorénavant bouleversés par ces allées et venues de foules immenses. Elles fuient une guerre, un désastre climatique, et portent en elles la déchirure de l’endroit quitté. Des coutumes, des nourritures, des musiques, des familles, dans lesquelles on était si intimement et si chaudement liés. Pour devoir se faire renaître soi, ses enfants, la société qu’on construit. Écoutez, les gens de l’Hexagone. Écoutez la leçon de Césaire. Regardez avec humilité ses vers. Écoutez la musique de la maloya. Écoutez le tambour gwoka. Entendez tous les chants de ceux émancipés de leur condition. Ils ont créé une humanité nouvelle, ont refusé de se laisser enfermer. Ne faites pas l’erreur de vous laisser enfermer à votre tour. De regarder sans arrêt le passé et de vous sentir sans cesse déchirés. Déchirés, plutôt que renaissants, comme il faut que vous le soyez. Si bien que la lutte actuelle, y compris dans cette élection, est comme une allégorie, du tableau que d’abord, Césaire a dessiné. Et avec lui, les Martiniquaises et les Martiniquais. Ils l’ont entouré, aimé, et appuyé dans son œuvre, de poète et de penseur. La terre dont provient Fanon, la terre dont provient Glissant, la terre dont proviennent tous ceux cités avant cela, est encore riche de leçons pour vous tous. Françaises, Français, voyez les Martiniquais non seulement comme vos sœurs et vos frères. Mais comme vos grandes sœurs, et vos grands frères. Ils vous tiennent par la main au moment où il vous faut marcher sur le chemin de la créolisation. Pour vous annoncer les joies et les bonheurs bientôt issus de cette créolisation. Vos discours d’enfermement et ceux tenus par d’autres vous conduisent à des misères sans cesse renouvelées, à des violences sans cesse recommencées. Apprenez à être la flamme jaillie du balisier pour vous refonder. En tout cas, moi, je vous porterai ce message. Et puis, Césaire est un homme d’action. La pensée, sans l’action qui l’accompagne, est de bien moindre portée. Chacun doit se souvenir, cela est important. Césaire a été un personnage politique essentiel de la vie martiniquaise, de la vie nationale. Sa stratégie politique pouvait d’abord sembler totalement paradoxale. Mais il avait d’abord commencé par un acte d’une grande importance. Et dont la leçon, encore, doit être méditée. Il a quitté le Parti communiste pour créer le Parti progressiste martiniquais, le PPM, dont les descendants vous sont connus aujourd’hui. Mais il fallait d’abord savoir renoncer à l’illusion suivante. Le parti est une fin en soi, le parti prévaut sur la cause qu’il sert. J’ai vécu moi aussi cet arrachement avec quelques-uns de ceux dont je m’entoure aujourd’hui. Quand j’ai compris à mon tour que ce n’était pas le nom du parti auquel j’appartenais qui comptait. Il avait tourné le dos à cet idéal depuis déjà quelque temps. Et il fallait refonder en allant à la racine, c’est-à-dire à l’insoumission. Elle ne se vit et ne se comprend jamais aussi intensément que quand on est sur une terre d’esclavage et de révolte contre l’esclavage. Voilà, je partage ça spirituellement avec Aimé Césaire. Il a donc créé le PPM, et une stratégie incroyable pour son époque. Comment pouvait-il commencer par demander la départementalisation ? Un homme qui se battait pour la liberté, pour l’autonomie, pour l’autogestion du peuple martiniquais ? La départementalisation était le prototype même de l’inscription, dans la réalité institutionnelle la plus classique et la plus traditionnelle, de la République Française. Il n’est de révolutions citoyennes donnant la liberté aux individus sans ce chemin démocratique du vote. De l’assimilation des bienfaits à la racine de l’idéal républicain. Il l’avait bien compris à cet instant, bien avant d’autres. Césaire a compris cela à temps, à une époque où d’autres stratégies pouvaient s’imposer. Il avait raison, on le voit bien une fois repoussée la gangue du contexte. Je n’hésiterai pas à le dire. Il fallait faire comme cela. Du fait de l’histoire, comme je l’ai dit précédemment. Parce qu’ainsi s’est mise la Martinique en situation, aujourd’hui, d’être plus autonome. Plus qu’elle ne l’aurait jamais été, si elle était passée par d’autres chemins, plus aventureux, et peut-être plus violents. La leçon de Césaire est ample, et elle compte pour nous tous. Bien sûr, dans des conditions différentes de celles de la Martinique, je le sais mieux qu’un autre. Nous devons aller à la rencontre des autres, je l’ai appris avec mes camarades. Avec cette jeune femme, ce jeune homme. Ils m’accompagnent et dirigent à leur tour des structures, parlent à toute la France. Nous devons aller à la rencontre des autres, non pour y déverser des leçons. Les Européens se sentent toujours en droit d’aller enseigner aux autres sans se soucier de leurs propres échecs. Mais d’aller aux autres pour apprendre. Regarder par quel chemin ils sont passés pour arriver jusqu’au point où vous les trouvez aujourd’hui. Et cela vous fait penser qu’ils sont admirables. Puisse le souvenir de cet instant passé ensemble sur la tombe d’Aimé Césaire, vous dissuader mes jeunes camarades, pour toujours, de l’arrogance européocentrée. Puissiez-vous y puiser toujours l’inspiration. Elle vous permettra, quelles que soient les circonstances, quel que soit le moment, de repérer votre chemin. Le chemin des pauvres, des humiliés, des opprimés. Parce que leur libération est celle de toute la société. Entre Césaire et les donneurs de leçons, c’est Césaire qu’il faut écouter. Et se souvenir de la leçon. On ne rassemble que pour faire, c’est l’action qui nous fédère. Et l’action ne peut nous fédérer uniquement si c’est pour une juste cause. Sans compromis ni arrangements, aussi long que ce soit, aussi pénible que ce soit. Avec si souvent le sentiment d’une histoire cruelle, parce qu’elle est lente. Jamais ne cédez, marchez votre chemin. Aussi longtemps que vous le marcherez, avec fierté, drapeaux et musique en tête, vous trouverez des gens pour vous rejoindre. Et continuer le combat, tandis que les fatigués, les arrangés, les traîtres se disperseront tout le long du chemin. C’est à nous de tenir le fil de l’histoire. Merci Aimé Césaire pour nous l’avoir enseigné. Merci Aimé Césaire, pour nous avoir donné la patience infinie d’accepter. Si ce n’est pas notre tour aujourd’hui, ce le sera demain. Parce que nous aurons maintenu allumée sans cesse la flamme du combat. Le futur n’est possible qu’à ce prix. |
Voilà, mesdames, messieurs, le devoir suggéré par cette journée. Nous avons, nous autres, les insoumis, des devoirs particuliers. C’est à nous, puisque nous marchons devant dorénavant, de porter les symboles des grandes causes de l’histoire de France. Elles constituent notre histoire et les propositions faites à la nouvelle génération. Il faut que le 4 février soit célébré. Peut-être plus intensément cette année puisque tout le monde a les regards tournés vers les candidats. Et c’est bien normal quand une telle élection a lieu. Qu’on fasse une pause, non pour sortir de la politique, mais pour y entrer davantage et rappeler quelle est la permanence des combats politiques depuis Levasseur jusqu’à nous, à cet instant.
Vous autres Manceaux[36], évidemment, cela vous crée maintenant un devoir. Moi, je m’en vais, vous vous restez. Et le 4 février prochain, vous serez encore là, je l’espère pour vous tous. Alors, vous aurez le devoir de continuer et peut-être, pour les grands-parents, d’inviter les petits enfants, pour les parents d’amener les enfants, les plus jeunes d’amener leurs plus jeunes frères et sœurs. Pour venir ici, une petite demi-heure réfléchir et se souvenir de la lutte des esclaves, l’abomination de l’esclavagisme et de la lutte pour la liberté.
| « Je chante avec toi liberté » Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, 20 décembre 2020, « Je chante avec toi liberté » Hier, je vous ai dit mon émotion au camp Villèle. Ces jeunes gens, ces petits, ils nous ont chanté sur l’air de Verdi l’Hymne à la liberté. Vous ne le savez pas, mais à la sensation inouïe ouverte en moi par cette petite chanson, j’avais le souvenir des poèmes de Louise Michel[37] sur les rivages de la Calédonie. Elle a su, quand les Kanaks révoltés sous la direction du grand chef Ataï[38] avaient commencé à chercher leur liberté, les armes à la main, refusé de faire le coup de feu contre les Kanaks. Elle resta jusqu’au bout cette institutrice. Le chant des bannis nous fait aimer pour toujours, et sous toute latitude, cette petite chose en nous. Elle parle d’amour et de liberté. Et à l’instant où chantaient ces enfants, il y avait une voix à certains moments plus forte que la leur. Eh bien c’était celle d’Huguette, à côté de moi. Elle connaissait les paroles par cœur. Et sa voix, en quelque sorte, surlignait le récit de mon bonheur, à cet instant, d’avoir pu partager ça avec vous. Oh, je ne saurai pas vous le décrire. Les mots parfois manquent pour décrire les belles choses. On est pourtant si volubiles pour décrire les autres. Mais c’est cet instant de bonheur partagé, si grand dont on ne ressort pas indemne, sur lequel je voudrais conclure. Je veux vous lire. Je n’aurai pas le talent de chanter, et à plus forte raison, l’audace de le faire devant vous. Je chante avec toi, Liberté, Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Quand tu pleures, je pleure aussi ta peine. Quand tu trembles, je prie pour toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Souviens-toi des jours de ta misère, Mon pays, tes bateaux étaient des galères. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Et quand tu es absente, j’espère. Qui es-tu ? Religion ou bien réalité. Une idée de révolutionnaire. Mais je crois que tu es la seule vérité, la noblesse de notre humanité. Je comprends qu’on meure pour te défendre, que l’on passe sa vie à t’attendre. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Les chansons ont l’espoir, ont ton nom et ta voix. Le chemin de l’histoire nous conduit vers toi. Liberté, Liberté |
Voilà ce que nous sommes ! Gloire à la mémoire de Levasseur ! Gloire au jacobinisme ! Vive la France ! Vive la République !