Ta dernière manif Bernard

Nous sommes rassemblés ici par Bernard Pignerol.

Il y a une semaine ont eu lieu ses obsèques. Celle du compagnon de vie, du père, du conseiller d’État, du formateur de serviteurs de la République. À présent, voici le temps des militants, celui des camarades, femmes et hommes compagnons de ses combats. Sa famille dans l’ordre de l’esprit.

Nous avons perdu un porte-drapeau, un repère sur le chemin, un dirigeant révolutionnaire. Nous commençons à peine à vivre avec sa nouvelle forme de présence. Car il est là, nous le savons tous, nous qui avons tant de fois marché à ses côtés. Et, avec lui, les mânes de nos absents.

La mort

Pourtant la mort nous l’a pris. Nous avons crié en silence !  Les grande portes grises ouvertes pour ce passage sont encore entrebâillées. 

Je te vois, Bernard, dans les brumes lumineuses du néant lointain. Voici ta haute stature, voici ton pas solennel, et si tu tournes la tête de notre côté, je vois ton sourire et tes larmes au bord des yeux. Car tu nous aimais et il t’en a cuit de nous quitter. Comme il nous en coûterait de voir ta silhouette s’effacer sur ce chemin de la mémoire où tu marches désormais, dans notre esprit, sans ce moment encore ensemble. 

Présence

Proches ou lointains, unis comme nous le sommes, maintenant notre longue marche commune nous conduit devant ce mur. Le Mur des Fédérés communards. Le Mur des espérances, que l’ennemi a cru pouvoir éteindre à coups de fusils. Mais surtout le mur et nous, comme les deux parts du symbole du combat contre la mort par tous ceux qui continuent la lutte.

Ce mur, devant lequel tu parais à nos côtés à cet instant, toi qu’on peut croire absent désormais, mais qui siège au tribunal de nos consciences à présent, comme pour un appel en nous. 

Tu sais, à l’aube, se lève, encore et toujours, le soleil à jamais invaincu.  Et nous voici autour de toi, Bernard, forts de l’invincible patience de notre cause, dont la possibilité de la victoire justifie l’inépuisable espoir.

Voici, avec toi Bernard, comme un écho résonnant aux cris des temps d’insurrection, la forêt de nos poings levés, les vagues de nos drapeaux rouges, la houle de nos cohortes en foules toujours renouvelées, dont nous sommes à cet instant l’humble détachement avancé.

C’est ta dernière manif, Bernard. As-tu entendu nos chants ? Sens-tu nos regards sur ta photo et dans nos souvenirs ?  Notre engagement commun crée la force de cette communion.            

L’engagement

Nous sommes venus te célébrer, Bernard. C’est-à-dire célébrer tout ce dont tu as été l’infatigable Sisyphe, toujours heureux, tout au long des saisons de ta vie. 

Tu as été militant trotskiste, et tu n’as jamais déjugé ton engagement communiste, à l’heure où tu défendais les biens communs de l’Humanité contre les profiteurs qui les accapare et les saccage. 

Tu as été fondateur de SOS Racisme, et tu n’as jamais relâché ton combat pour l’égalité de la dignité humaine et la volonté d’aider à naitre ce peuple humain, universel et créole, dont tu voulais être membre.

Tu as été socialiste, et tu n’as jamais renié ce que Jaurès a dit contre le capitalisme et pour cette république sociale débarrassée du capitalisme.

Tu es un de la toute petite équipe des fondateurs du mouvement Insoumis, assumant la tâche d’ambassadeur partout où il fallait commencer des combats ou négocier des armistices.

Tu étais aussi mon conseiller spécial du temps où nous étions ministres, et quand on te demandait en quoi cela consistait, tu répondais avec justesse et humour : « je donne des conseils spéciaux ».

L’engagement politique insoumis est une course de fond dans la vie en terrains de toute sorte, en montée et en descente. Bien sûr, ton engagement, Bernard, se décrit par son contenu, ses mots d’ordre, son programme.

Il est fait de rites, de campagnes politiques, de solidarité, et de frontières infranchissables, mais il en dit davantage. L’univers infini reste silencieux.

Ni lui, ni les hasards qui nous ont fait naitre, ne nous disent la direction ou bien le sens de ce qu’il faut faire pour bien faire, au moins pour entrer en harmonie avec la beauté du monde, au moins pour satisfaire le goût de vivre qui nous anime. Sisyphe, alors, ne peut plus se contenter de pousser son rocher, vain et gris dans la nuit sans étoiles. 

Tu as su, Bernard, le fin mot. Le sens vient de nous. Il vient du lien aux autres. Il vient de l’harmonie espérée si nos œuvres aboutissent. Il vient du combat, père de toute chose. 

La mort est le triomphe de l’absurde, si on la laisse entrer à petit pas, si on lui ouvre la porte de l’indifférence, de la résignation, de l’abandon de son poste de combat. 

C’est vrai, Bernard, ton engagement politique t’a coûté de vains honneurs, et tu as été parfois privé des reconnaissances ridicules de la bonne société et victime de ses ineptes vengeances. Mais dans ton engagement révolutionnaire, tu n’as jamais abdiqué l’honneur d’être une cible.

Pour toi, pour nous, l’engagement politique dans l’humanisme radical qui nous anime n’est pas un sacrifice, mais un acte de construction de soi. Il proclame, il prouve notre décision de vivre librement, c’est-à-dire en accord avec les décisions libres de notre conscience. Et, alors, commence l’harmonie du sens que tu as donné à ta vie, par le combat que cette conscience t’a ordonné, le combat que nous menons, le tien, le mien, le nôtre. Et cette concordance des temps de l’esprit et de ses exigences est notre vertu.

Alors oui, Sisyphe peut être heureux. Car, maintenant, te voici devenu ce Prométhée qui a donné le feu aux humains.

Amitié

Amis qui m’écoutez. Lui et nous, nous avons été heureux ensemble.

Aussitôt rendu au bout du chemin, Bernard nous a dit adieu. Son dernier message, envoyé en pleine conscience, quinze heures avant sa mort, vous était destiné. Il porte un seul mot : « affection ».

Vous êtes tous là, et les absents aussi bien sûr, parce que la mort nous a parlé, bien sûr, parce Bernard Pignerol est un de nos chefs de file et que nous n’abandonnons jamais les nôtres, ni dans la vie, ni dans la mort. Mais ce n’est pas tout.

Amis, vous êtes nombreux qui avez connu le bonheur d’un coup de foudre amoureux. Alors, vous saurez de quoi je parle : Bernard déclenchait des coups de foudres d’amitié. On ne pouvait plus se sentir heureux sans elle, sans l’amitié qu’il nous portait, l’amitié, libératrice, sans aucune des préfigurations que comporte la distribution des rôles familiaux, l’amitié comme un amour sans enjeux, sans consommation de l’autre, l’amitié comme pure certitude d’affection, sans objet, sans destination, sans raisons à fournir, sans fin, sans condition. Juste une lumière. Juste une douceur toujours disponible.

Viens, Bernard, tiens-nous la main une fois encore. Viens, n’enlève pas tes lunettes comme tu le fais quand il faut se préparer à se battre. Tu ris !

Bernard, tiens-moi par l’épaule comme ce jour où le tribunal de Bobigny nous honora de sa décoration pour rébellion officielle et outrage à une autorité que nous méprisons.

Bernard, pose ta main devant toi sur cette feuille de papier, là où tu as écrit la liste des membres de l’antenne présidentielle, celle que nous avions prévu de mettre en place entre les deux tours de 2022. 

Bernard, Bernard, regarde autour de nous toutes les générations de ton combat, regarde aussi ces jeunes visages déterminés.

La besogne est faite, l’ouvrage est à sa place, les consignes courent sur les rangs. Nos cohortes s’animent, le chant volera de bouche en bouche. Rien n’aura été fait en vain. Tout ton effort a produit son fruit.

La chaîne va se reformer, chacun la main en soutien sur celui qui marche devant, chacun protégeant celui qui suit.

Bernard, demain, le matin va venir. Le soleil va se lever sur un monde neuf. Je vois tes yeux, j’entends ta voix. Tout est en ordre.

La mort n’a pas vaincu.

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