La crise du sommeil

Le sommeil fascine par son inépuisable complexité. Phénomène d’une importance fondamentale pour le vivant, il est facteur d’équilibre physiologique et psychologique quel que soit notre âge, notre environnement ou notre état de santé. La sélection naturelle l’a conservé chez quasiment toutes les espèces animales connues, y compris les plus rudimentaires, malgré son caractère coûteux (vulnérabilité aux prédateurs, moins de temps pour la recherche de nourriture, l’accouplement, le soin des petits).

Une nécessité biologique et anthropologique

Le sommeil a une fonction de restauration de l’organisme. Il constitue une période durant laquelle les mécanismes vitaux diminuent en intensité : la respiration et la consommation d’oxygène, la température corporelle, et surtout l’activité cérébrale, grande génératrice de toxines. On a l’habitude de qualifier le sommeil de mécanisme “du cerveau, par le cerveau et pour le cerveau”, dans la mesure où contrairement à celui de ce dernier le repos du corps est possible durant l’éveil. Le sommeil et ses différentes phases jouent également un rôle prépondérant dans les processus de la mémoire, en particulier la stabilisation du souvenir et de la mémoire de long-terme.

Chez les humains, pour qui le sommeil occupe en moyenne un tiers de la vie, celui-ci s’accompagne du rêve. Depuis des dizaines de milliers d’années sans doute, ces expériences furtives, imprévisibles, le plus souvent vécues à la première personne, ont accompagné, encadré, structuré l’univers symbolique des sociétés humaines. Les philosophies du monde entier ont fait du rêve un de leurs objets de prédilection, proposant diverses hypothèses quant à son origine ou sa raison d’être, son fonctionnement, sa signification. Descartes, tout comme le savant chinois Zhuangzi 1800 ans avant lui, en a tiré une fameuse méditation sur la nature du monde et ce que nous pouvons espérer en savoir. Les Tzotzil, peuple maya contemporain vivant dans les hauteurs de l’État mexicain du Chiapas, voient dans les rêves des présages et des signes nous guidant vers la vie pleine. Pour Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, le rêve est la voie d’accès privilégiée à l’inconscient dont il postule l’existence et autour duquel il a construit sa méthode thérapeutique.

Du point de vue physiologique, le sommeil est le moment où se fabriquent les hormones de croissance nécessaires au développement du corps chez l’enfant autant qu’à la réparation des cellules et à la stimulation du système immunitaire chez l’adulte. Une vaste littérature scientifique met en évidence les effets délétères, tant physiologiques que sociétaux, associés au manque de sommeil de bonne qualité : hypertension, diabète de type II, obésité, troubles psychiques comme l’anxiété et la dépression, accidents domestiques, au travail et sur la route, pour lesquels la fatigue est impliquée dans 1 cas sur 3.

Déclin tendanciel du sommeil dans le monde

Or partout dans le monde, des USA à la Chine en passant par le Brésil, l’Europe et le Japon, des chercheurs enregistrent une diminution du temps de sommeil déclaré. Tandis que le rythme de la vie s’accélère et que le temps de travail se rallonge, la part des petits dormeurs, en dette de sommeil, ne cesse d’augmenter. Une enquête de 2017 de Santé publique France montrait pour la première fois un temps de sommeil moyen des adultes en dessous du seuil minimal recommandé de 7 heures par 24 heures. Les “courts dormeurs » à moins de 6 heures par nuit représentaient 35% des sujets de cette enquête.

Le sommeil, un luxe

Certaines catégories sociales sont particulièrement touchées. Le travail de nuit est une cause avérée du déclin du temps de sommeil. En France, le nombre de travailleurs et travailleuses de nuit est passé de 3,3 millions en 1990 à 4,3 millions de personnes en 2013. Il concerne principalement les infirmiers, sages-femmes et aides-soignants, les agents de surveillance, militaires, policiers et pompiers, les conducteurs routiers et les livreurs. Ce chiffre passe à 10 millions, soit 4 actifs sur 10 si l’on inclut les salariés en horaires dits décalés (soir, nuit, week end). Les études montrent que les travailleurs de nuit dorment en moyenne une heure par nuit de moins que les travailleurs de jour, soit 1 nuit par semaine et 40 nuits par an. Un rapport de 2016 de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) confirme le risque accru, pour les travailleurs de nuit, de maladies chroniques, cardiovasculaires et métaboliques, d’accidents, et pour les femmes de complications lors de la grossesse et de cancer du sein7.

Le temps de trajet entre domicile et travail est un autre déterminant du déclin du sommeil, notamment pour les habitants des zones rurales de plus en plus éloignés des centres de la vie active et qui conduisent entre deux et trois heures par jour, partant de plus en plus tôt, rentrant de plus en plus tard et rognant sur leur temps de sommeil. Et pour les enfants dont la famille n’a pas le luxe de se loger dans un quartier tranquille et de leur offrir une chambre à part, le mal-dormir peut avoir des conséquences durables. L’enquête de Santé publique France indique que les membres des classes populaires et les personnes les moins diplômées sont significativement plus susceptibles d’être de courts dormeurs.

Le manque de sommeil, un marché florissant

Chacun observe autour de lui le surinvestissement, des adultes comme des enfants, dans le temps passé face aux écrans (smartphones, tablettes, ordinateurs) – de même que l’abondance de l’offre culturelle et de divertissement via ces outils, disponible à toute heure de la soirée et de la nuit, perturbant ou se substituant au temps normalement dévolu au sommeil. Une étude étasunienne estime par exemple que les étudiants perdent en moyenne 46 minutes de sommeil par nuit à cause des applications de messagerie sur leur téléphone mobile. En inhibant la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil, la lumière bleue des écrans retarde le cycle naturel de l’endormissement.

Face à l’insomnie et ses conséquences néfastes sur l’humeur, l’environnement familial et la vie professionnelle, les somnifères se sont imposés comme un recours de choix. Les Français en sont parmi les plus gros consommateurs d’Europe. En 2015, 1 Français sur 8 a consommé au moins une fois des benzodiazépines pour un total de 46,1 millions de boîtes de ces médicaments vendues en France. En 2016 les produits d’aide au sommeil sans ordonnance ont représenté pour la France 117 millions d’euros de vente. Dès avant l’épidémie de Covid-19, il s’agissait de l’un des secteurs de l’automédication connaissant la plus forte hausse. Selon un rapport récent de l’Agence du médicament, les confinements successifs ont fait exploser la consommation de somnifères, faisant redouter une “dégradation de la santé psychologique des Français”. Cette hausse inquiète d’autant plus que la consommation de tous les autres types de médicament s’effondre. Les études montrent pourtant que ces molécules n’ont pas de réelle efficacité au-delà de 3 mois, tout en comportant des effets secondaires lourds : somnolence résiduelle le matin, baisse de l’attention et de la mémoire, risque de chute la nuit pour les personnes âgées, dépendance et, à long terme selon certaines études, risque accru de démence.

Souvent oublié des stratégies de santé publique, le sommeil est, comme l’alimentation et l’exercice physique, une question de sensibilisation et d’éducation. C’est aussi une question de moyens mis en œuvre par la puissance publique pour lutter, d’un côté contre les inégalités sociales qui y sont fortement liées, de l’autre contre la prédation des intérêts capitalistes qui traquent le profit jusque dans les aspects les plus fondamentaux de l’existence.

Francis Féraud