L’eau au cœur des révolutions citoyennes

L’eau se trouve au point de départ de toutes choses. Nous l’utilisons au quotidien, pour la salubrité publique ainsi que pour toutes nos productions. Il n’existe pas d’élément plus indispensable à la vie. En effet, sans eau, il n’y a pas d’écosystème, pas d’êtres humains, pas de société. L’accès à l’eau est devenu le grand défi de l’Humanité. En effet, l’eau douce utilisable représente moins de 1 % du volume total d’eau terrestre. Or, elle est menacée. Tout d’abord par un modèle économique qui exerce une grande prédation sur la ressource en eau. Les acteurs privés font main basse sur l’or bleu et spéculent sur les soubresauts de sa valeur de sa raréfaction. A cela se superpose les conséquences du changement climatique qui perturbent d’ores et déjà le cycle de l’eau. En effet, un degré de réchauffement entraîne 7 % d’évaporation supplémentaire. Des phases de grande sécheresse puis d’intenses précipitations s’enchaînent voire se superposent à travers le monde. Leurs conséquences sont dévastatrices. Les conflits pour l’accès à l’eau et les déplacements de réfugiés climatiques et hydriques sont déjà bien réels. Selon les prévisions des Nations Unies, près de la moitié de la population mondiale pourrait être affectée par des pénuries d’eau chroniques d’ici une décennie. L’accaparement privé croissant de la ressource et les bouleversements climatiques risquent de créer un cocktail explosif.  En clair, la guerre de l’eau est commencée.1

L’eau, un détonateur dans la mécanique des révolutions citoyennes

Plus que jamais, les conflits du XXIe siècle sont liés à la question écologique. En 20 ans, ceux-ci ont été multipliés par plus de 3, provoquant des millions de réfugiés. On réalise que la question de l’accès à l’eau est un élément central. Entre 2010 et 2018, on note 263 conflits en lien avec l’eau, et pour 123 d’entre eux, elle serait le facteur déclencheur. Pour comprendre ce phénomène, il faut en décrypter la mécanique. Celle-ci est au cœur de « la théorie de l’Ère du peuple et de la Révolution citoyenne » développée par Jean-Luc Mélenchon.

Il faut d’abord préciser la définition du « peuple » dans cette théorie. Le peuple rassemble tous ceux dont la survie dépend de l’accès aux réseaux collectifs. Mais quels sont ces réseaux ? Parmi les plus évidents, on trouve l’eau, l’électricité ou les transports. La pandémie de Covid-19 a démontré que la santé, l’agriculture ou le logement sont également des réseaux vitaux. Toute entrave à leur accès peut constituer un élément déclencheur. Cet évènement est appelé « fortuit ». En effet, un mouvement éruptif de masse peut surgir de toute dégradation des conditions matérielles d’existence. Mais celle-ci peut prendre différents aspects. En voici quelques exemples.

Main basse sur l’eau et anéantissement du réseau : le cas du Liban

La dégradation d’accès au réseau peut être économique. Elle peut prendre la forme d’une hausse de tarif ou d’une détérioration globale du service fourni du fait d’une privatisation. Le cas du Liban l’illustre parfaitement. Jusqu’à un quart du pays est descendu dans la rue pour protester contre la faim, les coupures d’eau et d’électricité, la vie chère, le chômage, la corruption. Bien sûr, dans ce cas l’eau n’est pas l’élément déclencheur. Mais elle a alimenté un terreau propice à l’embrasement général. En effet, lorsque l’eau n’arrive plus au robinet du fait de réseaux vétustes ou inexistants, les citoyens ne peuvent que constater l’ampleur de la corruption ou l’incurie des gouvernants. Le dysfonctionnement du réseau d’eau libanais illustre à lui-seul l’état de délitement avancé du pays sur fond d’inégalités extrêmes. Le pays est surnommé le « château d’eau » du Moyen-Orient mais une grande partie de la population n’y a pas accès. Les coupures d’eau sont fréquentes et les réseaux sont vétustes. Dès 2005, le Système Euro-Méditerranéen d’Information dans le Domaine de l’Eau (Semide), constatait que 60 % des systèmes de distribution du pays devaient être réhabilités. L’eau est également de mauvaise qualité. Selon l’Unicef, seulement 36 % de la population du pays consomme une eau qui répond aux normes internationales de sécurité. Or, un tiers de la population vit avec moins de 4 dollars par jour. Tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir de l’eau en bouteille. Pendant ce temps, 7 milliardaires possèdent dix fois plus que la moitié de la population.

L’explosion du port de Beyrouth au mois d’août 2020 n’a rien arrangé. 300 000 personnes ont alors perdu leur habitation. Le souffle a aussi endommagé les plomberies des bâtiments et certains réservoirs d’eau placés sur les toits des immeubles. Dans la foulée, le peuple en colère a envahi et occupé une poignée de ministères. Les ministères pris pour cible sont clairement liés aux revendications citoyennes. Parmi eux, on trouve celui de l’eau et de l’énergie, spontanément rebaptisé « ministère du pillage et de la corruption » par les manifestants. La Covid-19 n’a pas confiné la colère des libanais. Au contraire, les pénuries d’eau ont été une difficulté supplémentaire dans la lutte contre la pandémie. Plus d’un an après le début du processus révolutionnaire, le peuple continue de manifester pour réclamer des conditions dignes d’existence.

Dépendance vitale à un écosystème marin pollué : le cas de l’Île Maurice2

La dégradation de l’accès au réseau d’eau peut aussi être écologique. Une catastrophe d’ampleur peut tout dévaster sur son passage ou bien causer une pollution aussi massive que soudaine. Quand on parle d’accès à l’eau, on pense au réseau d’eau potable. Mais la pollution de tout un écosystème marin peut aussi être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le 25 juillet, le MV Wakashio heurte un récif au large de l’Île Maurice. 1.000 tonnes de fioul ont souillé le rivage et les fonds marins. Plusieurs jours s’écoulent avant que les autorités ne réagissent.1 mois plus tard, le 28 août, des dizaines de milliers de Mauriciens étaient rassemblés dans les rues de la capitale pour exiger la démission du Premier ministre. D’autres manifestations ont encore eu lieu depuis. C’est du jamais depuis plusieurs décennies. Là encore, un processus de révolution citoyenne s’est enclenché.

Il faut savoir que les mauriciens dépendent du bon état de leur environnement pour vivre. Leur économie est principalement basée sur la pêche et le tourisme. De fait, la marée noire s’est muée en une coupure d’accès aux réseaux dont dépend le peuple mauricien pour subvenir à ses besoins fondamentaux. Comment se nourrir dans des eaux polluées aux hydrocarbures ? Comment gagner sa vie si les touristes ne reviennent plus ? À ces interrogations s’ajoutent le constat de l’incurie des dirigeants. Le peuple a été aux premières loges du manque de réaction des autorités. Faute de moyens suffisants, le pays a dû faire appel à l’aide internationale. Le peuple a dû lui-même retrousser ses manches pour nettoyer. Du fait écologique, le mouvement s’est vite étendu à une dénonciation des inégalités sociales, de la corruption et d’un régime perçu comme de plus en plus autoritaire. Parmi leurs slogans, on trouve un constat : « Lile Morise, paradi pou tourise. Lanfer pou tou Morisien » (« L’île Maurice, un paradis pour les touristes, l’enfer pour tous les Mauriciens »). On trouve aussi une revendication : « Pou nouvo Moris », littéralement « pour une nouvelle Île Maurice ».

Quand le fait économique et le fait écologique se superposent : le cas du Chili

Le fait économique et le fait écologique peuvent aussi se superposer jusqu’à rendre la vie insupportable. Les bouleversements climatiques agissent en révélateur d’états défaillants et de sociétés inégalitaires, fruits d’un modèle économique mortifère. Le pays a ainsi vu naître un mouvement de révolution citoyenne à l’automne 2019. L’élément déclencheur principal est une augmentation du prix du ticket de métro. Mais la question du partage du partage de la ressource en eau a également grandement contribué à l’embrasement général du pays. Il faut d’abord préciser que le capitalisme chilien est féroce. Les retraites, la santé, l’eau, les principales ressources naturelles sont privatisées. Dans le même temps, les inégalités sont grandes : 1 % des Chiliens détiennent 26,5 % du PIB national. Dans un tel contexte, quand l’eau vient à manquer, le privilège d’accès de quelques-uns devient insupportable.

La gestion de l’eau a été confiée au privé par la dictature de Pinochet. C’est un désastre. Sur dix villes où l’eau est la plus chère en Amérique latine, sept sont chiliennes. Au Chili, il est possible de vendre ou d’acheter, et même d’hériter des droits d’utilisation d’eau, sans pour autant posséder les terres associées à cette ressource. La spéculation est reine. Le gouvernement octroyait jusqu’à lors des droits d’usage excessifs au plus offrant. Ainsi, plus de 70 % de la ressource en eau est captée par les grandes entreprises de l’agro-alimentaire. Or,  le Chili est le 16e pays au monde où le stress hydrique est le plus élevé. Le pays subit une méga-sécheresse depuis une décennie. En 2019, du fait des restrictions d’eau imposées, des centaines de petits agriculteurs et éleveurs ont perdu leurs cultures et leur bétail. Mais les grands cultivateurs d’avocats ont pu continuer à irriguer leurs immenses monocultures destinées à l’exportation. Cette injustice criante a alimenté la colère générale. Le droit à l’eau est depuis devenu un enjeu majeur du processus en cours de changement de Constitution.

Au fil de l’eau : un processus par phases

Ainsi, du Liban au Chili en passant par l’Ile Maurice, la question de l’eau se trouve au point de départ de multiples insurrections et révolutions citoyennes. Bien sûr, toutes ces insurrections n’évoluent pas au même rythme. On peut tout de même identifier différentes phases, bien que celles-ci s’entremêlent. D’abord, la phase « instituante » fonde le peuple comme acteur politique. Les individus se muent en une multitude unifiée par un ou des revendications communes très concrètes. Ils font d’abord le constat de tel ou tel dysfonctionnement. Pourquoi n’y a-t-il plus d’eau au robinet ? Pourquoi est-elle polluée ? Puis, ils en viennent à s’interroger sur les causes. Qui s’occupe de l’eau ? Qui devait entretenir le réseau ? Où est passé l’argent ?

De là découle la phase « destituante ». C’est le moment où le peuple réclament le départ de l’ensemble de ceux qu’ils estiment responsables de leur situation invivable. Les Tunisiens ont résumé l’enjeu par un slogan simple : « Dégage ! ». Les Libanais l’ont affuté : « tous, c’est tous ! ». Il exprime la puissance d’un telle lame de fond. Pour finir, la phase « constituante » est l’aboutissement d’une période plus ou moins longue de remous. Le peuple formule alors la volonté de changer de fond en comble des règles du jeu afin de reprendre le contrôle sur son existence.

La guerre de l’eau : en France aussi ?

La France n’échappe pas à cette problématique. Nous subissons la même conjonction entre bouleversements climatiques écologique d’ampleur et privatisation accélérée de la ressource en eau. En effet, à cause du réchauffement climatique, le cycle de l’eau est déjà grandement perturbé. Les conflits d’usages sont déjà légions. Mais le pire est sans doute à craindre. Le volume d’eau disponible dans les nappes phréatiques pourrait chuter de 10 à 30 % d’ici à 2050. Dans le même temps, les acteurs privés font main basse sur l’eau. 60% de la population est tributaire d’une gestion privée. Aux mains d’une poignée de multinationales, ce marché génère près de 25 milliards d’euros chaque année. Selon la Cour des Comptes, le coût du service d’eau potable pour les usagers est en moyenne 10 % plus cher qu’une gestion publique. Pourtant, un litre d’eau sur cinq se perd en fuites dans un réseau mal entretenu. Sans parler de l’industrie de l’eau en bouteille qui, à Vittel ou à Volvic, accapare les nappes phréatiques au détriment des populations locales. Le but ? La vendre 100 à 300 fois plus chère que l’eau du robinet.3 Les entreprises du CAC40 sont également de grandes consommatrices d’eau : elles ont utilisé l’équivalent de 300 000 piscines olympiques en une année.4 

Dans beaucoup de domaines, les outremers fonctionnent comme une loupe grossissante des problèmes à venir à l’échelle nationale. L’eau y est déjà un problème majeur. En pleine crise sanitaire, les ultra-marins subissent depuis des mois des coupures d’eau qui rendent le quotidien insupportable. Le cas de la Guadeloupe est emblématique d’une gestion catastrophique de la ressource en eau. La Générale des eaux / Veolia a géré 80 % de l’eau durant 70 ans. Il y avait un excédent budgétaire de 18 millions d’euros entre 2000‑2007. Sur la période 2010-2015, le déficit était de plus de 100 millions d’euros. Pourtant, les coupures et « tours d’eau » sont récurrents tout au long de l’année. Plus de la moitié de l’eau se perd en fuites dans le réseau. Où est passé l’argent ? Le rôle central de l’accès à l’eau dans les récentes insurrections citoyennes doit nous servir de leçon. En France aussi, l’eau peut devenir un détonateur. Il est plus que jamais urgent de faire de l’eau un bien commun. L’eau n’appartient à personne mais elle est l’affaire de tous.

Manon Dervin

  1. « Des Cévennes au Sahel, la guerre de l’eau est commencée », 20 septembre 2020, Le Monde en Commun.
  2. « À l’île Maurice, une marée noire déclenche une insurrection populaire », 15 septembre 2020, Reporterre.
  3. « L’arnaque de l’eau en bouteille », 10 septembre 2020, Le Monde en Commun.
  4. « Le vrai bilan écologique du CAC40 », 27 novembre 2020, Le Monde en Commun.