Semaine de quatre jours : horizon social et écologique

S’émanciper en réduisant le temps de travail 

« Ayant découvert que parmi les ouvriers que je paie à la journée, certains peu scrupuleux n’accomplissaient pas le travail d’une journée en échange du salaire d’une journée, je déclare que 80 heures de travail hebdomadaire doivent être des heures de travail effective, déduction faite du temps passé dans les tavernes, dans les débits de boisson, dans les cafés, ainsi que du temps passé à déjeuner, à diner, à jouer, à dormir, à fumer, à chanter, à lire les nouvelles, à se disputer, à se quereller, à débattre de toute chose sans rapport avec mon usine et ne me concernant aucunement ».

Ce texte est extrait du plus ancien règlement d’usine connu, celui de la manufacture Crowley en Grande-Bretagne1. Il met à nu un enjeu crucial de la révolution industrielle et de l’exploitation des salariés par les patrons : le contrôle du temps. Jacques Rancière2, à partir de son travail sur les archives ouvrières des années 1830-1840, explique ainsi : « ce qui est central pour définir l’être ouvrier et du même coup la souffrance ouvrière, c’est l’absence de temps. ».

Les échanges intellectuels et politiques de l’année 2020 sont tous traversés par le choc épidémique, social et écologique qui a frappé la planète. Pandémie et arrêt des échanges commerciaux ont été accompagnés de canicules et incendies, tempêtes et ouragans, effondrements de glacier et montée des eaux. Mais le « monde d’après », violent et destructeur, est déjà présent dans le quotidien de beaucoup d’être humains de notre planète. Le capitalisme mondialisé n’a rien à proposer qu’une fuite en avant dérégulée alliant pollutions et précarité. Il est de notre devoir de construire une bifurcation sociale et écologique ne répétant pas certaines erreurs productivistes et consuméristes. Le temps, et en particulier le temps de travail, peut en être l’enjeu central car il est à la base de toute construction sociale.

Le temps, racine de la liberté sociale

L’histoire des victoires sociales peut ainsi se lire comme une quête incessante de la réduction du temps de travail. Que ce soit dans la journée, la semaine, l’année et tout au long de la vie, en limitant progressivement le travail des enfants ou en instaurant un droit à la retraite, c’est un combat historique du mouvement ouvrier. Nos aînés n’ont eu de cesse de le revendiquer et arracher cette libération : semaine de 6 jours en 1906, journée de 8 heures en 1919, semaine de 40 heures et premiers congé payés sous le Front populaire, retraite à 65 ans en 1945, 5ème semaine de congés payés et retraite à 60 ans en 1982, 35 heures au début du XXIè siècle.

Réduire le temps du travail est le sens de l’histoire et du progrès social3. La France, l’Allemagne, les USA ont réduit de 50% la durée du travail entre 1870 et aujourd’hui. Depuis 1950, le temps de travail a été réduit de 25% dans les pays développés4. Mais laisser faire le marché organise un chômage de masse si cette réduction n’est pas partagée entre toutes et tous.

Toute force politique qui ambitionne de « changer la vie » ne peut passer à côté du combat pour la réduction du temps de travail. Être souverain de l’usage de son temps, matière première de la vie, est consubstantiel de l’émancipation individuelle et collective. Pourtant, depuis les années récentes, le contrôle des salariés sur leur temps a cessé de s’améliorer, voire a empiré pour beaucoup, que ce soit les salariés ubérisés5, les intérimaires toujours plus nombreux ou même les soignants ou les policiers précarisés. La société du temps libéré des nécessités et des contraintes économiques est au cœur de nos propositions : arrêt du travail le dimanche, retraite à 60 ans, 6ème semaine de congés payés, 32 heures hebdomadaires dans les métiers difficiles. Si le respect des 35 heures est une mesure immédiate, l’urgence sociale et écologique impose d’aller plus loin et de proposer la semaine de 4 jours pour toutes et tous6. Le plus grand syndicat allemand réclame d’ailleurs le passage à la semaine de 4 jours pour limiter les dégâts économiques de la crise et sauver des emplois. IG-Metall avait obtenu le passage aux 28 heures par semaine pendant deux ans dans la métallurgie après une série de grèves en 2018. Les admirateurs du modèle allemand feraient bien de s’en inspirer.

Travailler moins pour travailler toutes et tous

Fidèles à eux-mêmes, les libéraux n’ont pas attendu la fin de la crise sanitaire pour passer à l’offensive. Expliquant que la seule « relance de l’économie » possible, passe par l’augmentation du temps de travail. L’exemple le plus aveugle est les velléités de supprimer des jours fériés. Les attaques régulières pour forcer les plus précaires à travailler la nuit ou le dimanche ne se comptent plus. Limiter au strict nécessaire le travail le dimanche est le choix d’une société où il est possible se retrouver entre amis, en famille, d’organiser les gardes partagées dans les familles recomposées ou de pratiquer une activité sportive collective. Des rythmes de vie complètement désynchronisées et soumis aux injonctions du marché rendent difficiles les interactions sociales qui fondent la société.

Le 14 juin dernier, le président de la République a ainsi affirmé qu’il nous faudrait « produire et travailler davantage ». Alors qu’une vague de chômage sans précédent menace, c’est au contraire le partage du temps de travail qu’il faut développer. Au début des années 2000, la mise en place des 35 heures était à l’origine directe de la création de 350 000 emplois7, borne basse estimée par le ministère du Travail mais reconnue par tous. Il en sera de même pour la semaine de 4 jours8 et la mise en place des 32 heures. Associées à la généralisation d’une sixième semaine de congés payés et un droit réel à la retraite à 60 ans9, elles permettront l’urgente bifurcation écologique de notre modèle productif. C’est aussi le sens de l’histoire : les gains de productivité permettent de produire plus et mieux à partir d’un temps de travail réduit.

Face à une nouvelle révolution technologique qui s’avance, entre robotisation et algorithmisation des procédés, le rêve des propriétaires du capital est de capter l’ensemble des gains du progrès technique et de continuer à pressuriser la main d’œuvre, sous-payée et précarisée. Dans ce contexte, soyons modernes, soyons progressistes. Et le progrès, c’est la libération écologique du temps de travail.

Planification écologique du travail

Le modèle productiviste mène notre écosystème dans le mur. La course effrénée à la consommation et au commerce mondial implique une compétition globale du moins disant social et écologique. Derrière ces innombrables produits accessibles partout et tout le temps se cachent des vies précaires et sacrifiées sur l’autel de la production : bullshit jobs10, burn-out, précarité, ubérisation, suicides, accidents du travail. Les journées de travail n’ont plus ni limite ni cadre. Par ailleurs, la recherche de la croissance pour la croissance est une chimère. L’urgence est à l’identification des besoins réels et essentiels. La solution passe par la planification écologique et démocratique de la production. Réduire nos émissions de gaz à effet de serre, les pollutions et préserver la biodiversité implique de réduire certaines productions et d’en développer d’autres. Mais cela suppose avant tout de travailler moins, de réduire les trajets vers son lieu de travail et d’augmenter le temps individuel dédié à d’autres activités moins productrices. La semaine de 4 jours est ainsi un enjeu écologique de première importance.

Libérer le temps pour la chose commune 

Enfin, la réduction du temps de travail en général, et la semaine de quatre jours en particulier, sont aussi un enjeu démocratique et émancipateur. Bâtir une société du temps libéré est la base d’un projet fédérateur11. Qui n’aspire pas à disposer de davantage de temps pour équilibrer la vie professionnelle et personnelle ? Pour ses proches, amis, parents ou enfants. Mais aussi pour mener des projets personnels et collectifs. Ce jour supplémentaire permettrait aux gens de s’impliquer dans la vie de la cité, que ce soit au niveau politique, syndical ou associatif. Il peut également permettre de construire des projets professionnels nouveaux ou d’acquérir des connaissances nouvelles par le biais d’universités populaires par exemple. C’est également une mesure pour renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes. Avec un jour non travaillé supplémentaire, les activités domestiques peuvent être davantage partagées au sein des ménages et des familles. Un congé parental rallongé et obligatoirement égal entre les parents est ainsi une mesure de réduction du temps de travail qui irait dans ce sens. Enfin, la semaine de 4 jours donnera à toutes et tous un jour pour faire le nécessaire, sans l’urgence quotidienne des vies accélérées que nous impose le système actuel : courses, rendez-vous médicaux et administratifs, coiffeur, accès aux services publics. Un jour en plus pour profiter de ses proches et de la vie tout simplement.

Pierre Vince et Boris Bilia

Cette note est une version complétée d’un article pour le journal L’Heure du peuple.

1 Voir la série documentaire «Le temps des ouvriers», récemment diffusée sur Arte.

2 Jacques Rancière, La nuit des prolétaires : archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.

3 Valenduc, Gérard, et Patricia Vendramin. La réduction du temps de travail, Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 2191-2192, no. 26, 2013, pp. 5-84.

4 Gérard Bouvier et Fatoumata Diallo, Soixante ans de réduction du temps de travail dans le monde, Insee Première, n°1273, janvier 2010.

5 Evgeny Morozov, Résister à l’uberisation du monde, Le Monde diplomatique, septembre 2015.

6 Gilbert Cette et Dominique Taddéi, Temps de travail, modes d’emplois : vers la semaine des quatre jours ?, Paris, La Découverte, 1994 ;

7Stéphane Jugnot, L’évaluation sous tension : l’exemple des effets sur l’emploi des « 35 heures », La Revue de l’Ires, vol. 77, no. 2, 2013, pp. 39-78.

8 Pierre Larroutourou et Dominique Méda, Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail : La semaine de quatre jours, c’est possible, Éditions L’Atelier, 2016.

9 Voir la note du laboratoire d’idées Intérêt général «Nos retraites, notre avenir : pour un nouveau système solidaire par répartition».

10 David Graeber, Bullshit Jobs, Éditions Les liens qui libèrent, 2018.

11 André Gorz, Bâtir la civilisation du temps libéré, Éditions Les liens qui libèrent, 2013.