Les enjeux internationaux de la pandémie : à propos du « monde d’après »

Les discours sur les effets de la pandémie et les réponses à lui apporter sont partie prenante d’une lutte idéologique et politique contribuant à dessiner le monde de demain. « La violence, la durée et l’extension de la crise sanitaire confirment le fait que nous ne sommes pas dans une parenthèse de « temps suspendu » – un moment sans politique – où nous affronterions un épisode sanitaire, l’épidémie du COVID19 et où, pendant ce temps, le reste de la réalité nous attendrait sagement sur nos étagères »1.Cette note, qui entend rompre avec tout scientisme technocratique voyant des relations mécaniques entre « causes » et « effets » et oubliant que le « monde d’après » sera pour une large part le résultat de décisions et actions humaines pour certaines déjà opérées, est une contribution à cette lutte. Programme de travail plutôt qu’ensemble de réponses, elle vise à l’identification de quelques enjeux fondamentaux mis en lumière à l’échelle internationale en ce moment critique de notre histoire, et qui se posent désormais avec une gravité accentuée et renouvelée.

La pandémie n’est ni le début ni la fin de l’histoire du monde : sortir du présentisme

Des milliers de pages ont déjà été écrites sur les effets mondiaux de la pandémie. Les points de vue sérieux se rejoignent sur le fait qu’il est prématuré de dresser un bilan de la première crise sanitaire vécue quasi-simultanément par des milliards de personnes. Et à laquelle la principale réponse d’urgence aux quatre coins du monde aura été une mesure de confinement inventée il y a plus de 600 ans – à l’époque sous le nom de quarantaine – et guère plus utilisée depuis la fin du 19e siècle. Cette crise sanitaire n’est pas achevée et son bilan humain, qui s’élève à ce jour à près de 1 million de décès directs de par le monde, n’est pas définitif. Il en va de même du bilan économique et social de cette pandémie, ou plutôt des réponses qui lui ont été apportées.

Il est évident que le monde n’en sortira pas « comme avant ». Mais il est tout aussi évident que toute trajectoire ne peut partir que de l’existant. Raison pour laquelle anticiper quelques évolutions possibles suppose d’avoir à l’esprit les principales dynamiques qui animent le système mondial. Depuis plusieurs décennies pour les plus structurantes, voire plusieurs siècles si on prend en compte que la/les mondialisations est/sont un ensemble de processus anciens et complexes2. L’objet de cette note se situe bien au croisement de la temporalité des phénomènes conjoncturels, comme la pandémie que nous traversons, et de celle de l’ « histoire massive et structurale évoluant lentement au fil de la longue durée »3. Cette crise sanitaire ouvre un processus de longue durée. Sortir du présentisme est une des conditions pour se libérer d’une doxa dominante dont l’une des caractéristiques est de faire fi de l’épaisseur temporelle des processus (géo)politiques.

« Tout » ne changera pas, du moins pas mécaniquement. La pandémie aura d’un côté accéléré, conforté, provoqué, selon les cas, les prises de consciences à une échelle de masse du caractère insoutenable du capitalisme, a fortiori dans sa version néolibérale. Mais, d’un autre côté, le capitalisme se caractérise par ses immenses capacités d’adaptation et de réinvention, y compris quand il est massivement contesté. Et il n’y a aucune nécessité, du point de vue des classes dirigeantes, à ce que les dynamiques du « monde d’après » se démarquent réellement de celles du « monde d’avant ». Certaines réponses officielles à la pandémie montrent que la majorité des décideurs nationaux et internationaux se satisferaient d’un monde d’avant « en pire ».

Que va-t-il par exemple advenir de deux des principaux phénomènes qui, en s’articulant depuis des décennies, ont donné à la mondialisation sa forme actuelle ? D’une part le remplacement à partir des années 1970 dans la sphère occidentale, du capitalisme keynésien par le capitalisme néolibéral, dans un immense « processus de dissolution des régimes du capitalisme démocratique de l’après-guerre »4. D’autre part, l’expansion hors du monde occidental de ce néolibéralisme, accélérée par la chute de l’Union Soviétique et l’avidité des détenteurs de capitaux soucieux d’abaisser les coûts de production en investissant dans des zones de non droit écologique et social. Ce double processus a poussé l’interdépendance mondiale à un degré inconnu depuis le précédent moment de mondialisation libérale débuté vers les années 1870 et achevé avec fracas en 19145.

Le cadre général qui en est issu marque le monde de 2020. Un tel monde ne peut que voir se creuser des inégalités déjà phénoménales6, s’aggraver les tensions déjà fortes à l’intérieur des nations et entre elles, et s’accélérer la destruction d’un environnement compatible avec une vie humaine digne de ce nom. Les crises sont toujours accélératrices de l’histoire. L’enjeu est de peser sur la direction dans laquelle s’effectuera l’accélération, ou plutôt les directions puisque l’unification du monde ne doit jamais être confondue avec son uniformisation. Les trajectoires actuelles peuvent être modifiées par le volontarisme politique, par exemple celui des peuples qui aux quatre coins du monde se réaffirment depuis plus d’une décennie comme des acteurs politiques incontournables.

Une situation de « guerre mondiale par morceaux »

« La connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires » écrivait en 1933 le prix Nobel de médecine Charles Nicolle. Rappeler ces paroles de sagesse est d’autant plus nécessaire que le monde actuel est traversé par des tensions telles que le Pape a pu parler de « guerre mondiale par morceaux ».

Les tensions préexistantes à la pandémie ne se sont aucunement apaisées depuis son irruption. Cette crise sanitaire a surgi dans un monde déjà marqué par la paralysie du système de sécurité collective bâti après la seconde guerre mondiale, par la crise structurelle du capitalisme, et par la crise écologique. Miné par les conflits mêlant ingérences mondiales et régionales de puissances nouant des alliances à géométrie variable, terrain de jeu de milices et société militaires privées en pleine expansion, le Moyen Orient, comprenant ici une Méditerranée orientale où les tensions ne cessent de s’accroître sur fond de course aux réserves sous-marines de gaz, peut ainsi être vu comme une déclinaison régionale particulièrement catastrophique du système mondial actuel7.

Or les réponses majoritairement apportées jusqu’à présent à la pandémie ont été de nature à synchroniser, donc exacerber, les tensions. Le gouvernement des Etats-Unis a continué sa politique de sape des organisations internationales. Il a ainsi mis fin à la contribution du pays au budget de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ou encore refusé d’inclure, dans la résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies appelant le 16 septembre à une Réponse globale et coordonnée à la pandémie de COVID-19 et adoptée par la majorité des Etats, la fin des sanctions illégales affaiblissant les capacités des pays visés dans leur lutte contre la pandémie. La Chine, dont la place centrale dans les échanges mondiaux a été rappelée par la rapidité de diffusion du virus, a de son côté mis à profit la gestion de la pandémie comme levier de mise en œuvre de ses ambitions globales8, en faisant la démonstration de ses capacités d’intervention humanitaires et en mettant en avant sa plus grande efficacité – réelle ou supposée – dans la gestion de l’épidémie pour diffuser l’idée d’une supériorité de son modèle. Dans ce bras de fer stratégique, l’Union Européenne, structurellement liée aux Etats-Unis, et avant tout pensée pour la mise en compétition économique, et désormais sanitaire, des travailleurs et nations qui la composent9, est incapable de quelconque stratégie unitaire.

La pandémie aura en outre un impact énorme sur l’économie mondiale. Les facteurs d’une nouvelle crise financière étaient réunis depuis plusieurs années, en raison même des réponses apportées à la crise de 2008, qui ont essentiellement profité aux sphères financières de l’économie10. La pandémie n’aura fait que précipiter la chute des cours boursiers, qui pour l’heure n’aura été que temporaire en raison des réponses institutionnelles d’urgence. Mais, de l’aveu même du Fonds Monétaire International (FMI), « l’embellie sur les marchés financiers semble décorrélée de l’évolution des perspectives économiques »11. Comme en 2008, les réponses à la crise financière, ici naissante, auront donc aggravé la déconnection entre les sphères financières et l’économie productive. Le FMI prévoit une chute de 5% du PIB mondial, près de 10 % aux Etats-Unis et en Europe. La situation internationale en sera d’autant plus tendue que cette crise économique s’inscrit dans la temporalité plus longue du cycle actuel du capitalisme mondialisé et financiarisé, marqué par une crise indissociable de la perte d’hégémonie de la première puissance mondiale, comme l’a montré Giovanni Arrighi12. La domination des Etats-Unis tient désormais sur deux piliers essentiels. D’une part une prééminence militaire matérialisée par 700 bases dans le monde et un budget annuel oscillant autour des 700 milliards de dollars. D’autre part le dollar, monnaie mondiale dont la valeur repose d’avantage sur la croyance et les intérêts que ses détenteurs internationaux placent en elle que sur la santé économique réelle de la puissance émettrice. Une tension particulièrement accrue en période de crise, a fortiori quand celle-ci s’accompagne d’un effondrement des transactions pétrolières libellées pour l’essentiel en dollar13. A ce stade le statut du dollar n’en permet pas moins aux Etats-Unis de s’endetter à moindre coût, d’exporter comme en 2008 les crises financières nées chez eux, et d’imposer leurs choix politico-économiques via des sanctions ayant une portée inégalable14. Même si ces pratiques achèvent de convaincre la masse des acteurs mondiaux de l’illégitimité de la domination étasunienne, ils continueront à en user dans l’avenir proche.

Au sommet de la pyramide de l’imprévisibilité figurent les événements conjoncturels, aux conséquences structurelles, comme les pandémies, probables mais par définition imprévisibles si on entend par là anticiper le lieu et le moment précis de leur survenue15. Ou celui d’autres phénomènes extrêmes liés à l’interaction entre l’homme et son environnement. Dès lors que rien de sérieux n’est entrepris pour rompre avec un système économique qui provoque l’effondrement de la biodiversité, la désertification des sols, la raréfaction des ressources et le changement climatique, ni pour se doter des moyens d’y répondre tant que faire se peut, les sources de conflits se multiplieront. En provoquant une chute de la pollution atmosphérique du simple fait de la mise à l’arrêt de l’économie mondiale, la pandémie a démontré l’absurdité d’un modèle de production, d’échange et de consommation par ailleurs responsable de l’ampleur qu’elle a prise, voire de son apparition puisque les zoonoses sont rendues plus fréquentes par la destruction des milieux d’habitat naturel des animaux.

Le système mondial pouvant découler de ce moment est d’autant plus difficile à anticiper que dans la concurrence généralisée qui continuera à horizon visible à l’animer, de nombreuses ressources sont mobilisables, qui agissent comme autant de facteurs complexifiant les scenarios possibles : puissance militaire ; puissance financière et monétaire ; capacité de réponse aux phénomènes extrêmes ; adhésion des peuples à la politique de leurs dirigeants nationaux… La géopolitique est toutefois affaire de temps long. Et on peut suivre ici la majorité des analystes qui estiment peu probable « le scenario d’une inversion brutale de la hiérarchie du système international. Les appréciations divergent plutôt sur l’ampleur et les modalités de la réduction du différentiel de puissance entre la Chine et les Etats-Unis, et celles de la re-fragmentation d’un monde qui était devenu plus globalisé que jamais »16. Un système international qui serait en somme dominé par deux grandes puissances stratégiques, sans qu’aucune ne soit en mesure d’imposer un (dés)ordre global.

Si l’approche géopolitique est donc essentielle, sa capacité à aider à la compréhension du monde suppose une définition de la géopolitique se refusant à la séparation entre enjeux dits diplomatiques, économiques, sociaux, écologiques etc., là où ils doivent être pris sous l’angle de leurs interactions systémiques. Il est tout aussi important de tenir compte des dynamiques transnationales qui viennent s’articuler aux politiques étatiques, voire les heurter selon les cas. Il est enfin crucial, pour ne pas sombrer dans une vision dépolitisée et évolutionniste d’un monde qui passerait comme par magie d’un système à un autre par la simple volonté de quelques puissants, de ne pas oublier que les peuples peuvent aussi faire l’histoire.

Des guerres sociales aux révolutions citoyennes

De la Tunisie à l’Irak, de la France au Soudan, en passant par l’Algérie, l’Egypte, le Liban, l’Equateur, le Chili, Hong-Kong, la Biélorussie, le Mali, et même les Etats-Unis etc. les peuples, entendus ici comme acteurs politiques réaffirmant leur souveraineté, sont revenus sur le devant de la scène mondiale durant la décennie écoulée. Par-delà la diversité des situations nationales et des environnements régionaux déterminant les conditions de leur déclenchement, leur intensité et leur issue, ces mouvements/soulèvements portent des revendications universelles pour le renforcement des droits sociaux et démocratiques17, et marquent autant de processus de révolutions citoyennes dépassant les revendications sectorielles.

C’est dans ce contexte explosif qu’est survenue la pandémie, qui met à l’épreuve les capacités des Etats à répondre aux demandes de sécurité sanitaire, économique, écologique des citoyens. Or non seulement celles-ci sont jugées défaillantes par la masse des populations, mais les premiers comptes mettent un effet de loupe sur les fondements du capitalisme financiarisé et globalisé. 400 millions de personnes ont d’ores et déjà perdu leur emploi dans le monde. 100 millions sont touchées ou menacées d’être touchées par l’extrême pauvreté. En face, quelques individus et multinationales apparaissent comme les grands gagnants de la pandémie. Parmi ceux-ci figurent les principaux acteurs du capitalisme numérique18, comme Jeff Bezos, patron d’Amazon devenu le premier homme à dépasser 200 milliards de fortune personnelle. Les 25 fortunes les plus élevées au monde se sont accrues de 255 milliards d’euros entre mars et mai 202019. Parallèlement à la vampirisation par les actionnaires de l’essentiel des profits réalisés durant la pandémie, il est déjà assuré que les dettes publiques et privées vont continuer à gonfler, situation à laquelle la majorité des gouvernements en place n’ont jamais répondu autrement que par des plans d’austérités. La plupart des pays émergents font d’ores et déjà face à l’insoutenabilité de leur dette. Un peu partout les plans de relance annoncent de nouvelles saignées, qui ne pourront que fragiliser un peu plus les capacités d’action publique. Il en est ainsi de celui annoncé par le gouvernement français qui masque, derrière l’activisme affiché de l’Etat, son affaiblissement structurel20. Une issue progressiste peut venir des mobilisations populaires qui se multiplient depuis une décennie pour réaffirmer des droits universels. Il faut ici se réjouir de la crainte du Fonds Monétaire International qui pointe un monde au bord d’une « explosion sociale majeure »21.

Les réponses possibles aux tensions sociales et politiques déjà observables et à venir nous placent à un carrefour historique dans le rapport à la démocratie, menacée non seulement en tant qu’ensemble de droits économiques et sociaux, mais sur le terrain même des libertés politiques. Dès lors que dans de nombreux pays les mesures qui accompagnent la lutte contre la pandémie contiennent autant d’ingrédients d’une nouvelle « stratégie du choc », en vertu de laquelle chaque crise peut être mise à profit pour rogner les droits politiques, économiques et sociaux, la question de leur acceptabilité sociale est prégnante. Nul hasard à ce que la première réponse majoritaire des classes dirigeantes s’effectue sur la lancée de la convergence autoritaire des régimes à l’échelle mondiale, qui s’est accélérée ces deux dernières décennies. Par-delà les différences évidement fondamentales entre des situations comme celles, par exemple, de la Chine ou de la France, l’hybridation généralisée entre « démocraties libérales » et « régimes autoritaires », sur fond de logiciel économique commun, est un des grands marqueurs de notre temps. Contrairement à ce que laissent croire les discours associant capitalisme et libertés démocratiques, ce phénomène n’a rien d’une anomalie théorique, et s’est encore accéléré durant la pandémie. N’en déplaise aux discours tentant de maquiller les rivalités économiques et stratégiques en conflits de civilisation et de « valeurs »22, pour mieux mobiliser les peuples dans une compétition généralisée qui se fait largement sur leur dos, les oligarchies étasuniennes, européennes, chinoises, pourraient parfaitement converger à terme dans leurs méthodes pour contenir les contestations populaires, sur fond de nouvelle montée en puissance du « capitalisme numérique » et son lot de solutions, notamment sécuritaires, censées répondre aux défis posés par les pandémies. Utilisé dans la cadre de la lutte contre l’épidémie, le système de « crédit social » chinois, pour peu qu’il soit analysé sérieusement, offre un exemple édifiant de ces dynamiques de convergence23. Ces dernières ne sont en aucun cas contradictoires avec la montée des tensions géopolitiques déjà pointées par ailleurs. Il n’est guère d’exemple de crise généralisée du capitalisme qui n’ait dans l’histoire été réglée autrement que par les guerres entre nations et/ou les guerres sociales.

Il y a d’autres voies possibles qui consistent à répondre à l’urgence climatique, l’urgence sociale, l’urgence démocratique, et l’urgence pour la paix24, et vont donc dans le sens de l’intérêt général de l’humanité, donc des français. Il n’y a guère à attendre ici du gouvernement français actuel. Derrière les discours de début de mandat sur son inscription dans un héritage « gaullo-mitterrandien », et quelques inspirations qu’il ne s’est jamais donné les moyens de voir mises en œuvre25, Emmanuel Macron sera resté sur une ligne occidentalo-atlantiste qu’aucune digression sur la « souveraineté européenne », c’est-à-dire un espace clivé entre intérêts et visions du monde contradictoires, ne saurait contredire26. Prétendre faire avancer un programme répondant à l’intérêt général humain supposerait de renouer avec une position d’indépendance27, qui n’est en aucun l’isolement mais le choix des termes de notre interdépendance internationale ; et de coopérer à une sortie organisée et collective non pas de la mondialisation en général, phénomène historique de très longue durée qui n’a pas en soi empêché d’immenses conquêtes sociales sur les plans nationaux et internationaux28, mais de la mondialisation néolibérale.

L’heure est à (ré)inventer des dispositifs de coopération pour certains nouveaux et tenant compte des défis écologiques, pour d’autres directement inspirés de l’après-seconde guerre mondiale et d’accords internationaux qui, à défaut de l’ « abolir », avaient sérieusement contraint le capitalisme. Et à pousser dans toutes les arènes pour des mesures qui permettraient d’endiguer la marche aux guerres. Citons-en quelques-unes : la mise en place immédiate d’une stratégie réellement collective de lutte contre la pandémie ; la relance, dans la continuité de la résolution de 2015 de l’Assemblée Générale de l’ONU, de mécanismes de résolution collective des dettes d’Etats, largement illégitimes, qui obèrent toute possibilité de reconversion écologique et sociale des économies, et doivent donc  être au moins partiellement annulées ; la redéfinition des règles commerciales, couplée à des restrictions de circulation des capitaux, pour offrir un cadre juridique global à la nécessaire relocalisation d’une part décisive des productions.

La relance de la coopération internationale au service d’une démondialisation ordonnée de ce qui doit être « démondialisé » et d’une réglementation collective de ce qui restera mondialisé est bien la clé. Les gouvernants qui refuseront d’agir en ce sens devront assumer aux yeux des peuples de ne pas avoir réuni les conditions pour que le monde d’après ne soit pas celui d’avant en pire. L’ampleur de ce type de « programme », et la complexité du système international ne doivent pas servir de prétexte à l’inaction. Encore faut-il, au préalable, rompre avec certaines illusions partagées par ceux qui, quelle que soit leur famille politico-idéologique, n’ont jamais pris acte qu’Etat et mondialisation ne s’opposent pas, mais ont au contraire été de pair. L’échelle étatique, nationale, reste donc une échelle d’action essentielle et parfaitement opérationnelle. A condition d’avoir à l’esprit un « modèle internationaliste dans ses objectifs ultimes mais souverainiste dans ses modalités pratiques, au sens où chaque pays, chaque communauté politique doit pouvoir fixer des conditions à la poursuite des échanges avec le reste du monde, sans attendre l’accord ultime de ses partenaires. »29

Arnaud Le Gall

Cette note est la version enrichie et remaniée d’un article paru sur le site Le Monde en Commun.

1 J-L. Mélenchon, Covid-19, L’engrenage, mai 2020, en ligne sur le blog L’Ere du peuple

2 On pourra lire, sur ce sujet essentiel, A.G. Hopkins, Globalization in world History, Pimlico, 2002, et J-F Bayart, Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004

3 F. Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Champ Flammarion, 1985, p. 11

4 W. Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, 2014 (trad.)

5 S. Berger, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Paris, Seuil, 2003

6 « Atlas des inégalités », Courrier international, hors-série, août-septembre-octobre 2019

7 B. Badie et D. Vidal (dir.), Le Moyen-Orient et le monde. L’Etat du monde 2021, Paris, La Découverte, 2020.

8 T. Brook, « Comment la Chine est redevenue le centre du monde », L’Histoire, n°475, septembre 2020

9 F. Denord et A. Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Raison d’Agir, 2009

10 Lire à ce sujet E. Toussaint, « Non, le coronavirus n’est pas le responsable de la chute des cours boursiers », Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), 4 mars 2020, en ligne et Frédéric Lordon, « Coronakrach », Les blogs du Diplo, 11 mars 2020, en ligne.

11 « Rapport sur la stabilité financière dans le monde », Fonds Monétaire International, 25 juin 2020, en ligne.

12 G. Arrighi, “Le début de la fin de l’hégémonie américaine”, dans Hégémonie ou déclin de l’empire, Agone New Left Review, n°55, 2014, pp. 65-109.

13 J-L Mélenchon, op. cit.

14 Sur les implications mondiales et nationales de cette domination monétaire, lire « Le règne du dollar », Questions internationales, n°122, juillet-août 2020.

15 Même si elle était annoncée, sous cette forme ou sous une autre. P. Sansonetti, « Covid-19 ou la chronique d’une émergence annoncée », conférence donnée le 16 mars, en ligne sur le site du Collège de France.

16 Citation extraite de la synthèse de F. Escalona, « La pandémie peut-elle bouleverser l’ordre international ? », Mediapart, 19 avril 2020

17 Voir D. Billion et C. Ventura, « Mouvements de contestation dans le monde : causes, dynamiques et limites », Note d’analyse de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, avril 2020, en ligne.

18 D. Cohen, « La crise du coronavirus signale l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique », Le Monde, 2 avril 2020

19 Oxfam, Covid, les gagnants de la crise, 10 septembre 2020, en ligne

20 R. Godin, « Un plan de relance en forme de nouveaux cadeaux pour le capital », Mediapart, 31 août 2020

21 Rapport du FMI cité dans Les Echos du 21 avril 2020

22 J-L. Rocca, « Maquiller une guerre commerciale en choc des civilisations. Entre Pékin et l’Occident, hybridations et confronfations », Le Monde diplomatique, novembre 2019

23 J-L. Rocca, « Le crédit social : spécificité chinoise ou processus de modernisation ? », Sociétés politiques comparées, n° 51, mai-août 2020, disponible en ligne.

24 L. Kirchner, B. Lachaud, Faire face au Covid 19-Une pandémie à l’ère du peuple, Editions 2031, juin2020

25 M. Endeweld, « Emmanuel Macron et l’« État profond » », Le Monde diplomatique, septembre 2020

26 A. Le Gall, « L’Europe de la défense n’aura pas lieu », L’Intérêt Général, n°4, avril 2019, pp. 64-67

27 Entre autres en sortant de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Pour plus de propositions concrètes sur ce point, lire le livret programmatique de la France Insoumise Une France indépendante au service de la paix, disponible en ligne

28 Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Paris, Seuil, 2010

29 Thomas Piketty : « Pour reconstruire l’internationalisme, il faut tourner le dos à l’idéologie du libre-échange absolu », Le Monde, 11 juillet 2020.