Discours de Champagney sur l’esclavage par Jean-Luc Mélenchon le 4 février 2017

Le 4 février 2017, Jean-Luc Mélenchon a prononcé ce discours pour célébrer l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France. Il l’a fait, pendant sa campagne présidentielle, dans la petite ville de Champagney, en Haute-Saône, qui avait demandé en 1789 l’abolition de l’esclavage au Roi. Jean-Luc Mélenchon relie ici la longue lutte pour l’émancipation des esclaves à celle des Lumières, de la Révolution française et du courant de pensée qui s’identifie à cette phrase d’Étienne de La Boétie : « que la nature nous a tous créés et coulés, en quelque sorte, au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux ».

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L’esclavage interpelle chacun d’entre nous parce que, d’une façon ou d’une autre, même si on ne peut comparer le crime abominable qui s’est perpétré pendant plus de trois siècles, il fait écho en nous à l’amour de la liberté que chaque être reçoit en même temps qu’il ouvre les yeux. C’est pourquoi jamais, personne, depuis que la liberté a été instituée par la grande Révolution de 1789, personne n’a jamais pu penser à l’esclavage autrement que comme un crime dont on s’explique finalement dans le secret de sa conscience et de son cœur pourquoi il nous parle à tous. Parce qu’il nous fait vivre et voir l’abomination du jour où vous cessez d’être un être humain pour être regardé comme une chose. Et ce statut de chose, si souvent il nous est affublé ! Si souvent nous sentons qu’il s’avance vers nous : le moment où nous n’aurons plus de voix, où nous n’aurons plus la maîtrise de nous-mêmes, où notre corps ne nous appartiendrait plus, comme souvent on suggère que ce soit le cas pour les femmes dont le corps ne leur appartiendrait pas.

Je ne veux pas faire de comparaisons entre un crime et d’autres situations, mais je voulais juste évoquer pourquoi elle nous parle, pourquoi elle reçoit en nous un écho si profond. Et pourquoi cet écho est bienfaisant ? Parce qu’il nous oblige à penser. A penser la servitude, et donc à penser les conditions de la libération de la servitude.

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Je m’étais promis que je marquerais le 4 février et je savais de longue main où je le ferais : ici, à Champagney. Je pensais à ces gens. Nous sommes en 1789. Le crime de l’esclavage a commencé vers 1620. Il s’est poursuivi, comme vous le savez, jusqu’en 1848, jusqu’au XIXème siècle. Trois siècles d’abomination. 1 200 000 personnes ont été raptées et conduites de force dans des conditions abominables jusqu’au colonies françaises, puisque c’étaient, à l’époque, des colonies, avant de devenir des départements et des collectivités de la République. Je pensais à ces gens.

Je savais que je le ferais ici. Je pensais à ces gens, ce sont des paysans, des mineurs. Combien d’autres choses ils ont à l’esprit que de se préoccuper de quelque chose à quoi, déjà, ils ont du mal de croire ! Un officier de cavalerie est en congé, ici, dans sa famille, il appartient au corps des gardes du corps de Louis XVI et il appartient à la Société des Amis des Noirs qui a été fondée en 1788 – j’ai envie de dire, seulement en 1788.Et c’est lui qui va à la rencontre de ces braves gens d’ici. Ça doit être un dimanche, à la sortie de la messe, c’est là qu’il y a tout le monde. Et il parle avec eux et il leur dit : « Se commet une abomination : on esclavagise des êtres humains », et il le dit dans le vocabulaire de l’époque, et d’après sa foi, c’est-à-dire des créatures de Dieu, pour lui. Et les gens disent : « Oh, non, ce n’est pas possible, vous exagérez. »

Mais, enfin, bon, c’est un homme qui sait, il vient de Paris, et même de Versailles ! ».  « Des noirs ? Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? » « Mais si, mais si ! Venez voir ! Sur le tableau, ne voyez-vous pas parmi les Rois mages qui viennent honorer la naissance de notre Seigneur, n’y a-t-il pas un noir ? ». « Mais si, il y a un noir ! Comment ? Qu’est-ce que vous nous dites ? On les arrête, on les enlève, on les déporte, on les assassine ? Et on les condamne comme des objets à la tâche ? ».

Si bien que ces gens décident, et à partir de là, marchent dans ce bataillon des justes, qui tout au long de l’histoire de l’humanité, sont ces personnes qui prennent position pour quelque chose qui ne les concerne pas directement, qui s’impliquent dans un malheur qui n’est pas spécialement le leur et s’affrontent à quelque chose de tellement plus grand qu’eux. Imaginez-vous ! L’esclavage ! Les millions que cela rapportait déjà, les gens qui y étaient directement intéressés. Et puis, après tout, s’il avait fallu chercher dans les mémoires et dans les écrits, qui sont ces noirs ? Est-ce que la question n’a pas été tranchée dans la controverse de Valladolid ? Est-ce qu’il n’est pas bien acquis qu’ils n’ont pas d’âme, et par conséquent, ne sont pas des êtres humains ? Si bien qu’au fond, l’esclavage est un crime qui est venu à en couvrir – et tirer profit d’un autre – le massacre des populations indigènes que les Européens prétendent avoir découvert en même temps que le Nouveau Monde – monde qui n’était nouveau que pour eux – et qui fit périr 20, 30, 40 millions de personnes dans le Nouveau Monde, dans ce génocide qu’a été la conquête. Bref, ces gens vont donc contre toutes les évidences de leur temps. Ils protestent de leur humanité commune avec les noirs contre tout ce qui se dit à leur époque. Et tout ce qui peut se croire.

Ça se passe en 1789, et peut-être que vous l’avez entendu tout à l’heure – et si vous ne l’avez pas entendu, et si vous ne l’avez jamais lu, je me fais un devoir de relire juste ces quelques lignes du manifeste de ces gens : « Les habitants et communautés de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur en se représentant leurs semblables être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies si l’on fait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables. ». Et voici le mot qui claque dans ce texte : « semblables » ! Et en même temps, cet appel : « On ne peut consommer, on ne peut participer au crime en consommant ce qui vient d’une situation odieuse et inique. ». Que chacun d’entre vous s’interroge et se demande si aujourd’hui, la question ne se pose pas, certaines fois, dans les mêmes termes.

Voici enfin qu’eclate, la grande Révolution de 1789. Peuple français, qu’il me soit permis de redire ici que si nous sommes Français, et si nous avons des ancêtres, alors ils le sont d’un point de vue de l’esprit. Nous sommes d’abord, et avant toute chose non les lointains descendants bien sympathiques des Gaulois, mais enfants des sans-culottes, c’est-à-dire de ceux qui ont aboli les privilèges de la monarchie, l’inégalité, et qui ont établi l’égalité. Défendez toujours la mémoire de la grande Révolution de 1789 quand on vous jettera au visage les abus, qu’ici ou là, on aura constaté pour vous faire oublier les innombrables abus et les siècles d’esclavage et d’oppression qui ont précédé cette lumière de la Révolution de 1789 ou qui l’ont suivie. Défendez-la toujours, elle est votre bien mémoriel le plus précieux ! Eh bien, ce jour-là, elle a éclaté comme un coup de tonnerre, si bien qu’Aimé Césaire, qui pourtant, ne pardonnait rien de l’esprit néo-colonial des Français ensuite. Aimé Césaire a dit : « Le premier service d’ordre temporel que la Révolution a rendu aux peuples colonisés, c’est d’avoir existé. Le second est que la Révolution française proclama un principe d’une incalculable portée, ce principe : les gens naissent libres et égaux en droits. ».

Oh, on discuta pour savoir s’il fallait abolir ou non l’esclavage. Et à l’époque, déjà, les belles personnes qui plaidaient le réalisme économique, la compétitivité des colonies et du sucre français, disaient qu’il était absolument impossible d’abolir l’esclavage, car sinon, on ferait périr les colonies. Et alors, claque cette phrase de Maximilien Robespierre : « Périssent les colonies, plutôt qu’un principe ! ». Périsse n’importe quel système qui asservit s’il ne peut vivre et survivre que de cruauté, plutôt que le principe d’égalité entre tous les êtres humains. Qu’il périsse, leur monde maudit et pourri ! Et que vienne l’ère de la liberté ! Oh, comme elle est contagieuse…

La Convention envoya un délégué pour annoncer aux populations l’abolition de l’esclavage. Il arriva en Guadeloupe. Je ne sais pas si la méthode était très habile, mais il installa la guillotine à l’avant du bateau pour faire réfléchir tout le monde. C’est ce que raconte Alejandro Carpentier dans ce très beau livre qui s’appelle « Le Siècle des Lumières » et qui raconte cet épisode. Cet homme, ça ne s’invente pas, s’appelle Victor Hughes. Il est le libérateur de la Guadeloupe. Enfin, il vient apporter l’édit d’abolition de l’esclavage. Mais dans un instant, je dirai d’où vient cette abolition de l’esclavage, car elle ne tombe pas du ciel. Enfin, il arrive. Il annonce que les noirs sont libres. Et que font aussitôt ces pauvres gens ? Ils se mobilisent pour la liberté des autres ! Et il se constitue tout aussitôt une expédition qui rend absolument enragés tous les puissants de la région qui voient arriver ce qu’ils appellent les « negros franceses » : les noirs français, à qui on interdit, qu’ils soient en groupes ou par individu, de faire escale où que ce soit pour ne parler à personne. Ceux-là s’embarquent, et figurez-vous qu’ils attaquent le Venezuela. Je marche dans mes pas. Et vous avec moi. Ils attaquent le Venezuela et ils disent qu’ils vont imposer la loi des Français. La loi des Français, qu’est-ce que c’est ? La République et l’abolition de l’esclavage. Et voilà comment ce message, parti d’ici et de quelques autres petits endroits, claque comme un drapeau sur le monde, s’allume comme une lumière, et ainsi de suite.

Ces noirs vont être ensuite à l’origine de tous les remuements, de toutes les révolutions. Les Français, travaillés par l’idée de la liberté, sont détestés par les rois et leurs suppôts. Ceux qu’on arrête en mer sont mis dans un ponton, c’est une sorte de bagne, que l’on a fait au Venezuela. On y met 900 Français, au total. Lesquels sont des vrais Français, c’est-à-dire que tout aussitôt ils commencent à se disputer entre eux. Mais leurs disputes sont stupéfiantes. Les belles personnes de là-bas se disaient : « Eh bien, il y aura d’un côté les blancs, et de l’autre côté, les noirs ». Pas du tout ! Il y a des blancs et des noirs de chaque côté, ils se disputent ensemble ! Et oui, telle est notre culture.

Et voilà comment les choses se sont passées, comme l’Histoire fait des plis entre des lieux comme celui-ci, des lieux comme là-bas. Une personne comme Victor Hughes. Ceux qui partent de la Guadeloupe et d’Haïti-Saint-Domingue – dont je vais dire un mot dans un instant – et qui se retrouvent dans toutes ces luttes pour la liberté. On trouve des capitaines de corsaires noirs, et surtout, on trouve un moment que j’ai oublié de raconter à Chavez, j’ai eu tort : il se trouve que Simon Bolivar, qui lutte pour la liberté et l’indépendance des Amériques, assailli de tous côtés, isolé – et pour mieux dire, complètement battu – est sur une plage. C’est fini. Tout est fini, semble-t-il, pour lui. Alors il décide que, plutôt que de se rendre, il se suicidera. Il sort son revolver, et à ce moment-là, quelqu’un l’appelle depuis la mer. « Bolivar, Bolivar ! » Cet homme est un noir. C’est un noir « negro frances », anti-esclavage et républicain. Comme disaient les Anglais, « un groupe de Corses et de noirs exaltés, jacobins. » Et cet homme va permettre à Bolivar de s’échapper. Il s’appelle Bideau. Il faut retenir ces noms. Celui qui est venu ici, cet officier de cavalerie, il s’appelle Priqueler. L’autre s’appelle Bideau.

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La première abolition, vous le savez, a été annulée par l’Empire. L’Empire de Napoléon, auquel, souvent, on assimile le jacobinisme. A tort. Et la seconde révolution, celle de 1848, va ré-abolir l’esclavage. Et, de nouveau, ce sont les mêmes paroles, les mêmes arguments. On dit, alors : « Ah, mais vous ne pouvez pas faire ça. Vous allez faire périr les colonies et le commerce du sucre. Ce n’est pas compétitif. Vous devez tenir compte de la mondialisation. ». Et c’est alors que Victor Schœlcher, qui est un député de pas très loin d’ici, qui porte cette bataille, dit cette chose qui fait écho à la parole de Robespierre : « Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec des esclaves, alors il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire ». Pensez à votre tour aux choses criminelles que vous avez sous les yeux.

Alors d’où tout cela est-il venu ? Jamais de rien d’autre que deux de nos plus grandes révolutions. Et jamais de rien d’autre sans que les intéressés se soient insoumis. Car si la Convention doit connaître de la question de l’esclavage, c’est parce que les esclaves se sont eux-mêmes libérés à Haïti et Saint-Domingue. C’est parce qu’ils ont fait la pression qu’il fallait pour qu’alors, la question soit posée, parce qu’eux s’étaient emparés de leur liberté de vive force. Et bien, qu’on en tire la leçon pour nous. Rien n’est jamais acquis contre les privilèges que par la lutte.La seule limite à l’oppression est la résistance à l’oppression. Les esclaves n’ont jamais accepté leur condition abominable. À chaque occasion, ils se sont révoltés. Et la brutalité, le sadisme des châtiments qu’ils subissaient étaient destinés à inspirer une terreur constante dans la servitude. Et malgré cela, sans cesse, ils reprenaient leur insoumission, leur insurrection ! Villages de Noirs dits “Marrons” parce qu’il échappaient la servitude, dans combien d’endroits – en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion, partout, où l’on pensait que les esclaves pourraient finir par accepter leur sort. Jamais il ne l’acceptèrent ! Et nous tous, quand nous y pensons, nous ne devons jamais l’oublier.

Ce qui se faisait alors, mesdames et messieurs, et même si nous savons tous que comparaison n’est pas raison, c’était une mondialisation. Le pétrole de l’époque, c’était le sucre ! Et un commerce était organisé sur trois continents : où l’ont distribué à un bout de la verroterie, pour récupérer à l’autre de l’or, et entre les deux, il y avait cette masse immense de souffrance et de servitude. C’était la mondialisation esclavagiste. Et ses principes, même s’ils ne peuvent pas être assimilés à ce que nous avons sous les yeux, néanmoins comportent tant de traits communs qu’ils valent la peine d’être mentionnés. Là aussi, des traités inégaux qui mettent une partie du monde sous la coupe de l’autre. Là aussi, la volonté de se procurer du travail à pas cher. Tellement peu cher qu’on ne le paye plus ! Et qu’on réduit les gens à l’état de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance, puisque le devoir – si l’on ose dire – en échange de l’esclavage, était que l’esclave soit nourri. Eh bien, même cela n’était pas fait ! Et on donnait à chacun un petit lopin sur lequel il devait tirer sa pitance. Voyez, c’est à l’époque une énorme concentration qui s’est faite de capital, qui a été à l’origine du capitalisme que nous avons ensuite connu. Et, déjà, l’accumulation capitaliste se faisait par quelques personnes à l’intérieur d’un groupe. S’il y a plusieurs milliers de gens qui ont participé à l’armement des navires négriers, en définitive, c’est 2 % des gens qui ont fait 25 % du trafic des esclaves. Exactement comme aujourd’hui, huit personnes possèdent autant que 50 % de l’humanité. Le capital est baigné du sang des gens qui ont souffert pour le suer et le regarder s’accumuler à un endroit. Et ceci depuis tant de temps ! C’est pourquoi à notre tour, quelles que soient les situations, notre devoir moral, civique, de fils, de filles, de pères, de mères, est de porter en nous cette flamme de l’insoumission et de ne jamais accepter ni notre servitude, ni celle des autres !

Je ne peux passer à ma conclusion sans évoquer le visage du vainqueur de la lutte contre l’esclavage en Haïti : Toussaint Louverture. Toussaint Louverture, capturé, vaincu, est mort au Fort de Joux, qui n’est pas bien loin d’ici sur notre bonne terre de Franche-Comté. Le hasard de la vie a fait qu’étant adjoint à la culture de la commune de Massy, il y a déjà quelques années, j’ai eu à choisir de l’installation d’une œuvre d’art. Et j’ai participé à l’érection d’une statue en bronze sur la place du marché, à même le sol, représentant Toussaint Louverture. Et nous, Français, peu importe, dans cette affaire, la nationalité. Nous sommes autant de Toussaint Louverture que nous sommes de têtes ici. Cet homme périt et ne céda jamais. Sur place, quand on vint leur faire la guerre, et chaque fois qu’il se sentirent à deux doigts d’être vaincus, les Haïtiens d’alors résistèrent de toutes les façons possibles. Et on se souvient de cette scène extraordinaire de Delgrès, préférant faire sauter le fort, lui et ses hommes – il était Noir et officier français – plutôt que de se rendre !

Vous voyez : évidemment, c’est une histoire résumée. Mais j’ai voulu, puisque me voici le candidat des insoumis, célébrer les insoumis les plus courageux qui soient, c’est-à-dire ceux qui en avaient le moins les moyens, de leur insoumission. J’ai voulu célébrer avec vous l’amour de l’esprit humain et de la liberté, qui nous mènent tout droit à l’amour de l’égalité. Fanon dit quelque chose qui renvoie au mot le plus magnifique du texte que je vous ai lu tout à l’heure et que vous pouvez voir dans le musée. Ce mot, c’est « semblable ». Car voyez-vous, y compris dans la religion de l’époque – dominante – on parle souvent d’autrui, vis-à-vis desquels on a des devoirs. Mais le mot « semblable » est beaucoup plus fort ! Il établit que nous ne sommes pas identiques, cela va de soi. De toutes les façons possibles, nous le ne sommes pas, ni physiquement, ni intellectuellement ; mais nous sommes tous unis par le fait que nous sommes semblables et même identiques quant à nos besoins. C’est cette identité des besoins qui nous rend semblables dans la condition humaine. Et si nous sommes semblables et que nous avons des besoins identiques, alors nous avons des droits en commun. Et en particulier, celui d’accéder librement aux moyens de notre subsistance et de la reproduction de notre existence et de celle de nos enfants. La similitude des êtres humains, l’identité de leurs besoins, établit la nature de bien commun des biens essentiels à leur survie, tels que l’énergie, l’eau, la lumière, le logement, et toutes ces choses sans lesquelles il n’y a pas de vie humaine possible. C’est la similitude qui nous appelle au combat pour la liberté. C’est la similitude qui fonde le devoir du combat pour l’égalité. Et Frantz Fanon, « Peau Noire, Masque Blanc », dit : « Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme ! », et il veut dire de l’être humain. « Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Le blanc n’est pas. Nous sommes juste des êtres humains. »

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Le 4 février 1794, nous avons été victorieux. En 1848, nous avons été victorieux. Les grandes choses qui touchent à l’être humain sont souvent quasi-exclusivement liées à nos victoires et à celles de la Révolution. Celle de 1789, celle de 1848, et celle qui reste à faire. La révolution citoyenne, celle qui redonne le pouvoir dans tous les domaines, sur tous les sujets, aux femmes et aux hommes qui composent la communauté humaine.

La monarchie présidentielle doit être abolie. La caste qui la sert doit être abolie et chassée. Et vous voterez pour qu’ils dégagent tous. Mais pourtant, nous ne sommes pas quittes de l’histoire de l’esclavage. Les organismes internationaux repèrent entre 200 et 250 millions d’esclaves encore dans le monde. La France a un devoir singulier de monter en première ligne pour pourchasser partout les maîtres d’esclaves. Et en particulier de ne supporter sur son territoire aucune personne si élevée qu’elle soit en titres ou en fortune dans son pays, et qui aurait ici comme domestiques, des esclaves !Rentrant en nous-mêmes, nous ne nous contenterons pas de montrer du doigt les esclaves des autres.

J’ai dit qu’il fallait réfléchir à ce que l’insoumission des esclaves nous apprend sur notre devoir d’insoumission à l’égard des servitudes d’aujourd’hui. Mais nous devons aussi réfléchir en considérant ce qu’était la situation des esclaves, à la condition de ceux qui dans notre pays, sont réduits à un état voisin de la situation qui était celle des esclaves – non du fait de leur servitude, mais du fait qu’elles sont traitées comme des objets. Souvenons-nous, à cette heure, que dans un grand pays si riche où il y a 9 millions de pauvres, il y a 148.000 personnes qui n’ont aucun logis d’aucune sorte, sauf le misérable bout de carton dont ils se couvrent la nuit pour éviter de mourir sans y parvenir toujours, sous nos yeux ! 2.000 par an meurent abandonnés de tous et de toutes ! 148.000 personnes qui n’ont plus accès à aucun droit social, puisqu’elles n’ont plus aucun toit, puisqu’elles deviennent des personnes inconnues, sans domicile fixe. Et surtout, si j’en appelle à la dignité, considérant ce qu’étaient les esclaves, j’en appelle au souvenir de la dignité de ces personnes quand elle semblent déchues devant nous. Ceux-là, n’ayant plus d’adresse, n’ont plus de carte d’électeur. Ce ne sont plus des citoyens, ils sont réduits à cette qualité particulière de pauvre chose qui ne compte plus dans la communauté des hommes et des femmes libres que nous formons.

La liberté n’est possible que si l’égalité est répandue entre tous et permet à chacun d’accéder à ses droits. La liberté est mariée avec l’égalité, l’égalité est mariée avec la liberté ; l’une est impossible sans l’autre, telle est la grande leçon de la Révolution de 1789 ! Et pour finir, nous n’accédons à la compréhension de tout cela d’une manière qui parle par notre cœur autant que par notre raison, que parce que nous y accolons le troisième terme : nous sommes tous frères et sœurs en humanité.

Voici venu pour moi le moment de conclure. Je le ferai de nouveau avec les paroles d’un jeune homme. C’est un jeune homme, il a écrit ça entre 16 et 18 ans. Eh voilà, monsieur, Étienne de La Boétie ! Bon, c’est la langue de l’époque, hein, mais c’est beau ! 16 et 18 ans, hein. Jeunes gens, vous savez ce qui vous reste à faire. « Ce qu’il y a de clair et d’évident », dit La Boétie, « et que personne ne saurait nier, c’est que la nature nous a tous créés et coulés, en quelque sorte, au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux ». Je voudrais que la campagne que je mène, peut-être avec un certain nombre d’entre vous peut-être beaucoup même, sinon, je ne vois pas pourquoi vous viendriez vous geler là – nous permette de diffuser ce message-là. Quel que soit, ensuite, ce qui adviendra. C’est la trace que chacun d’entre nous aura laissée dans l’esprit des autres. Voilà. À nous d’être à la hauteur des gens de Champagney – n’y croyant pas ; est-ce que nous ne le sommes pas tous ? Voilà. La célébration a eu lieu, j’en suis quitte pour ma part, pour cette part de ma propre histoire et de mon rapport à notre merveilleuse patrie.